Le paradis perdure
Exposition au Centre d'Art La Chapelle du Genêteil, Château-Gontier, commissariat Bertrand Godot
2013
Le paradis perdure
Et puisqu’il perdure, remontons dès lors à la Genèse. La cerise est apparue dans l’œuvre de Jacques Halbert, en 1975, de la façon la plus incongrue qui soit, tatouant de façon répétée une palissade de chantier peinte en bleu azur. Une cerise par planche, toutes bien alignées. Les planches sont irrégulières, mais j’aime à imaginer que celles-ci avaient une largeur unique ; de 8,7 cm, par exemple, cette mesure désormais très conceptuelle. Très vite, la cerise investit la toile sur châssis et y trouve sa juste mesure. Un an plus tard, Jacques Halbert peint les lettres du mot Plaisir (1975). René Magritte n’aurait pas désavoué cette déclinaison de La trahison des images, cette mise en jeu de l’énoncé, de l’objet, de l’image et de l’objet nommé. La délectation habite la cerise vermillonne et « la gourmandise emporte l’adhésion, écrira Pierre Giquel, nous sommes en région comestible, la fête bat son plein ». En 1978, l’artiste confirme cette idée saugrenue qui fait office de manifeste d’une véritable folie, d’une extravagance, d’un goût exclusif – car l’œuvre est de bon goût – et d’une gaité vive : « peindre des cerises partout, tout le temps, et ne penser qu’à ça ». Ne penser qu’à ça : à prononcer ces mots, il y a déjà là quelque chose de profondément jouissif. Et comme un parfum d’obsession au sens où l’entendait Harald Szeemann, lui qui se préoccupait, entre autres choses, des circuits fermés et des machines célibataires, de la coercition par la beauté et des édifices bâtis par des Illuminés. L’obsession écrit Harald Szeemann, est « une unité d’énergie joyeusement reconnue ». Pour Jacques Halbert, celle-ci a une forme vaguement ovale de couleur carmin et vermillonne, prolongée sur sa gauche par un filet vert émeraude. Oui, la queue a aussi toute son importance.
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(...) Le paradis perdure. D’autant que, coïncidence peut-être moins troublante qu’il n’y paraît, le panneau central du triptyque de Bosch est parsemé de cerises et autres baies rouges. Dans le ciel, un être hybride, mi-chevalier en armure mi-sirène, pêche la cerise, chevauchant un poisson volant en guise d’aéronef. À l’avant-plan, une femme nue porte deux cerises en guise de couvre- chef. À droite, sous la chouette, un couple danse et s’agite, gesticulant des bras et des jambes, enlacés de branches de cerisier. Nombreux sont les fruits de taille immense et les baies rouges sur le panneau central du Jardin des Délices, cette extension du paradis terrestre où un grouillement de nudités se livre à toutes sortes de divertissements charnels. L’humanité a les yeux plus grand que le ventre, n’envisageant pas d’autre destin que ces plaisirs et délices. La cerise, assurément, est fruit du Paradis, antidote à la pomme, cause du péché originel. J’ai vu le jardin paradisiaque peint par le Maître du Jardin de Paradis de Francfort : les femmes y cueillent les fruits d’un cerisier au double tronc enlacé. À l’instar de la fraise, de la framboise et du raisin, au paradis des sens, la cerise représente la nourriture des amants, symbole de sensualité et de volupté, corruptrice de la vertu.
(...) Scandaleuse liberté, digne héritière de l’exubérance Dada, tendance Picabia. Et révolte supérieure de l’esprit. Celle-ci sied à Jacques Halbert qui, rappelons-le, se permit un jour en guise d’appropriation et d’hommage, d’apposer l’une de ses cerises sur un Picabia au musée. Comment, ici, ne pas rappeler le « Manifeste cannibale », la scansion de « Dada n’est rien. Comme vos paradis : rien ». « Y’a bon Picabia ! » bonimente, avec le rire de Jacques Halbert, le tirailleur sénégalais de Banania, peint sur le coffre de la Peugeot 403, version 1962, couverte de cerises, customisée dira-t-on, et aujourd’hui garée dans l’atelier de l’artiste. Oui l’empreinte de la cerise, au sens toronien du terme, s’applique partout. Elle contamine tout support et surtout se peint sur toile, cerise toujours dupliquée, jamais épuisée. Rarement solitaires, au moins par paires, souvent alignées, en quadrilles, essaimes, constellantes, les fruits sont à maturité. Il y a des « Cerises bleues sur fond bleu », des « Cerises blanches sur fond blanc », des « Cerises vertes sur fond vert », des « Cerises jaunes sur fond jaune » et, s’en doute, des « Cerises rouges sur fond rouge ». Le sujet résiste au fil des inlassables répétitions d’une même cerise. J’aime le protocole que Jacques Halbert établit dès 1975. Il tient la méthode ABC École de Paris « Comment peindre une cerise en huit étapes et temps de séchage », de la recette de cuisine, se teinte d’esprit Fluxus et remet dès lors en question avec impertinence l’absolutisme des positions des positions minimalistes et conceptuelles en vogue à l’époque, qu’il s’agisse, dans le paysage français du moins, du dogmatisme de Support/Surface ou du radicalisme de BMPT.
(...) On le constate : dans l’œuvre de Jacques Halbert, nous sommes loin, très loin, d’une seule répétition d’un motif. C’est un geste simple, sans aucun doute. Encore fallait-il y penser. Le motif, ce qui fait l’objet d’une répétition de forme bien définie, régulière et continue, est ici ce qui catalyse une obsession, un univers, une façon de percevoir le monde et de le vivre. Dans le cas de Jacques Halbert, la cerise passe de l’état inerte à l’état vivant : « la matière qui l’a formulée, écrit Frédéric Bouglé, se fixe dans le geste de peindre entre agrégation et dissolution du sujet, entre sexualité suggérée et sensualité affirmée, entre culture culinaire, culture populaire et culture savante, entre, enfin, la joie prégnante d’un présent exalté et les temps jamais oubliés d’une cueillette passée ». L’artiste compose une partition aux multiples nuances, aux variations sans fin, conscient que c’est la peinture elle-même qu’il n’épuisera pas, se réjouissant que « le jus de cerise se prenne encore et toujours au jeu de la peinture à l’huile ».
Texte de Jean Michel Botquin, historien et critique d’art, auteur, éditeur.
Il anime avec Nadia Vilenne la galerie Nadja Vilenne à Liège. Il est l’auteur de nombreux essais sur l’art et de monographies. Ses intérêts le porte vers l’art du XXᵉ siècle, des avant gardes historiques à la scène des années 70.
Photographie Marc Domage
Pour toutes les photographies, copyrigt Marc Domage
Hindoue dingue
Capitaine Lonchamps et Jacques Halbert
Hindoue dingue, 2013
Acrylique sur toile indienne
52,5 x 176 cm
Photographie François Lauginie
Capitaine Lonchamps et Jacques Halbert
Hindoue dingue, 2013
Acrylique sur toile indienne
57,5 x 85,5 cm
Photographie François Lauginie
Capitaine Lonchamps et Jacques Halbert
Hindoue dingue, 2013
Acrylique sur toile indienne
57,5 x 77,5 cm
Photographie François Lauginie
Éditions
2013
JACQUES HALBERT - CAPITAINE LONCHAMPS
LE PARADIS PERDURE
Un volume de 80 pages, illustrations couleurs, 20 x 13,5 cm
Texte : Jean-Michel Botquin
Français
Une coédition l’Usine à Stars – galerie Nadja Vilenne / chapelle du Genêteil, Centre d’Art Contemporain
ISBN : 978-2-9543196-29