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Cerises

Exposition personnelle, Château de Montsoreau – Musée d'Art Contemporain, Montsoreau, commissariat Alain Julien-Laferrière
2020

« Le sujet n’est peut-être pas si essentiel, c’est pourquoi je pourrai peindre des cerises toute ma vie ». Jacques Halbert

Le monochrome à l’épreuve de la pornographie.
En 1975, alors qu’il a vingt ans, Jacques Halbert rédige un texte fondateur de sa démarche artistique : « Comment peindre une cerise ». Il y décrit étape par étape le processus de fabrication d’une peinture de cerise, avant de conclure malicieusement « Si vous avez suivi à la lettre ces conseils, vous avez sous les yeux une magnifique cerise peinte par vous. Vous êtes donc un artiste. » Ce texte est doublement fondateur, premièrement parce qu’effectivement Jacques Halbert va peindre inlassablement cette cerise toute sa vie, mais aussi parce qu’il conçoit sa peinture comme un outil pour modifier fondamentalement le rapport que les gens entretiennent traditionnellement avec l’œuvre d’art.
Le sujet « cerise » est banal, voire affligeant si on le replace dans le contexte du milieu de l’art des années 1970, alors que l’art minimal et l’art conceptuel règnent en maitres incontestés. Pourtant, tout le monde aime les cerises. Elles sont annonciatrices de l’été, des fêtes d’enfance, elles sont brillantes, juteuses, sucrées, rouges. Elle est aussi un prénom féminin, ses formes sont suggestives, et sa couleur ramène à celle d’un cuir laqué. Confronter la cerise avec la peinture la plus sophistiquée que l’art moderne ait produit, c’est-à-dire le monochrome, deviendra pour Jacques Halbert le chainon manquant entre l’art et la vie.
Dès lors, Jacques Halbert n’a de cesse de mettre à l’épreuve, de déstabiliser, de fragiliser le monochrome à l’aide de ce mode opératoire systématique à la précision chirurgicale. Il décline ce motif figuratif selon des rythmes réguliers ou des compositions aléatoires, et poursuit depuis quarante-cinq ans une œuvre minimale qui engage le visiteur dans une profonde redéfinition de la peinture.
La cerise, de prime abord candide, est porteuse d’une violence que souligne sa couleur rouge carmin, couleur du danger. Comme une goutte de sang indélébile, ou une tache de rouge à lèvres sur une surface immaculée, elle est le geste interdit qui vient ébranler la pureté du monochrome, lui enlever son mystère, désacraliser la peinture.
Cette dualité de la cerise, est énoncée ainsi par Jacques Halbert : « Le sujet n’est peut-être pas si essentiel, c’est pourquoi je pourrai peindre des cerises toute ma vie. ». Essaimées sur le monochrome, comme autant de mines sur un terrain vague, elles sont les prolégomènes d’une conception radicale de la peinture contemporaine.
L’œuvre de Jacques Halbert est marquée par l’ambivalence du langage et du monde. Son départ pour les Etats-Unis ne faisant qu’amplifier le trouble. Alors qu’en France ce motif se trouve avoir une charge érotique en plus d’être un prénom féminin, aux États-Unis le mot « Cherry » désigne en même temps le fruit, mais aussi très précisément le sexe de la femme. Le chaste monochrome est victime d’attaques pornographiques qui consistent à « peindre des cerises, partout, tout le temps, et ne penser qu’à ça ». La queue de la cerise, toujours associée au fruit, complexifie et amplifie la portée pornographique de l’œuvre, comme dans Il aime les cerises (1977) où le genre du modèle bien que clairement énoncé dans le titre, est remis en question par sa représentation.

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Le bon goût
Son penchant pour la mise en scène de son personnage provoque une adhésion immédiate de la part des artistes New Yorkais de Fluxus et du Eat Art, mais la densité de sa mythologie individuelle fait qu’il est difficile de le rattacher à un mouvement artistique.
Propriétaire successivement de l’Art Café à New York (1985) qui devient le lieu de rendez-vous de l’avant-garde artistique (Ben Vautier, Jeff Koons, Daniel Spoerri, Andy Warhol, François Morellet… ), puis de la Magnifik Gallery à Brooklyn où il expose Nicolas L., Olivier Mosset, Carolee Schneemann ou Alison Knowles, Jacques Halbert n’a de cesse de défaire, de déconstruire l’idée dominante de l’artiste comme prescripteur du bon goût. Son œuvre, libre et affranchie des conventions, parodie et dénonce la conception bourgeoise de l’art selon laquelle l’artiste serait le garant d’une définition du Beau, il définit lui-même cette posture néo-dadaïste comme « un manifeste du bon goût ».

Just a bowl of cherries
Jacques Halbert élabore une œuvre prolifique, vivante et festive qui interroge la valeur de l’art, son intérêt ou son importance. Confrontant simplement l’art et la vie, son œuvre plonge le visiteur dans une balade vers la création permanente. Dans Fashion Passion, film réalisé pendant le New York Fashion Show, dans l’effervescence créative du New York underground des années 80, le corps remplace le monochrome et sert de support à la peinture, créant une confusion entre érotisme, fête de village et genre sexué.
Questionner les arcanes de l’art et de la vie, avec un sérieux jamais dénué d’humour, lui permet d’évoquer les limites de notre condition et du rôle de l’artiste dans le processus créatif.
Nous serions tentés de conclure, comme dans la chanson Life is just a bowl of cherries : « Don’t take it serious / it’s too mysterious ».

Texte de Marie-Caroline Chaudruc, directrice du Château de Montsoreau – Musée d’art contemporain. 

Jacques Halbert, Cerises
Conçue par Alain Julien-Laferrière comme volontairement non rétrospective, l’exposition monographique de Jacques Halbert, Cerises, au Château de Montsoreau – Musée d’art contemporain propose au visiteur une plongée au cœur de l’œuvre d’une personnalité hors-normes de l’art contemporain, marquée par les interventions de l’artiste dans l’espace public et ses confrontations au monochrome. Des archives, dessins, croquis de la première salle à l’intervention in situ et all over de la dernière salle, l’exposition développe l’œuvre de Jacques Halbert, complexe, libre et cassant les codes de la peinture moderne. Elle montre la répétition inlassable du motif, les décalages, les déclinaisons, et précise son rôle dans les investigations et l’œuvre de Jacques Halbert.

Au centre
Portrait de Philippe Gasnier mangeant des cerises, 1977
Acrylique et laque sur panneau de bois découpé
270 x 265 cm

Sur le mur à gauche
Came à yeux, 2014
Huile sur toile
150 x 150 cm (chaque)

Dans le fond de la salle
How to fuck a monochrome, 2018
Laque sur toile
190 x 140 cm

Portrait de Philippe Gasnier mangeant des cerises, 1977
Acrylique et laque sur panneau de bois
270 x 265 cm
Photographie Arnaud Durieux

58 cerises, 2009, acrylique sur toile, 149,5 x 120 cm
53 cerises, 2009, acrylique sur toile, 149,5 x 120 cm
Photographie Arnaud Durieux

Came à yeux, 2014, huile sur toile, 150 x 150 cm (chaque)
Photographie Arnaud Durieux

How to fuck a monochrome, 2018, laque sur toile, 100 x 100 cm (chaque)
Photographie Arnaud Durieux

How to fuck a monochrome, 2018, laque sur toile, 190 x 140 cm
Photographie Arnaud Durieux


Peinture murale
Acrylique
Photographies Arnaud Durieux


Au centre
Vitrines avec oeuvres et archives de l'artiste

Sur les murs
Alignement, 1976
Acrylique sur papier

Photographies Arnaud Durieux

Photographies des années 80, New-York
The Art Café, Don Cherry, Alan Jones, Dorothée Selz, Éric Fabre, Phoebe Legere, Nicola L, ...

3 carrés de peinture réalisés en 1975
Planche contact, 1975-1978
Cuisine/Cahiers théoriques, 1977

Comment peindre une cerise, 2014
Tampons, 1975
Stickers peints, 1975

Diverses oeuvres de la série À la manière de ....Bernard Venet et de Roy Lichtenstein, 1975
Catalogue de l'exposition Pastiche, Grommet Studio, New-York, 1982

Première cerise, 1974
Dans un cahier de recherches préparatoire, plusieurs propositions sont esquissées en vue d'interventions sur des architectures hypothétiques.
C’est au sein de ces études que le motif de la cerise apparaît pour la première fois. Parmi les différentes pistes envisagées pour la palissade, c’est ce projet que l’artiste retient.

Cerise éternelle, gourmande, mouillée, 2004
Acrylique sur livre et sur panneaux de bois
21 x 60 cm


Édition

Un autoportrait en négatif de Jacques Halbert, recueil de textes rédigés par diverses personnalités, artistes, cinéastes, philosophes et critiques d’art dans un argumentaire contre son œuvre. Tentative de définition de soi à travers le regard négatif de ses comtemporains.

Textes de Emmanuel Vaslin, Mathieu Mercier, Laure Slabiak, Jean Michel Valtat, Roland Duclos, Patrick Tosani, Alun Williams, Catherine Pineau, Bertrand Gadenne, Alain Tchillinguirian, Sam Moore, Fabrice Hyber, Philippe Méaille, Orlan, Riewert Ehrich, Marie-Caroline Chaudruc, Guy Mathieu, Clovis Maillet, Wiwi Lebibac, Etienne Candel, Pauline Hamel, Arnaud Brument, David Michael Clarke, Claudie Dadu, Geneviève Breerette, Lauren Lebon, Patrice Lerochereuil, Grégoire Motte, Ivan Messac, Capitaine Lonchamps, Philippe Poitevin, Claude Guibert, Cindy Daguenet, Julien Blaine, Francine Flandrin, Peter Frank, Marcel Alocco, Charles Dreyfus Pechkoff, Konny Steding, Dominique Marchès, Jules Merleau-Ponty, Valentina Traianova, Antoine Dufeu, Jérôme Diacre, Daniel Dezeuze, Ben Vautier, Jacques Flechemuller, Joël Hubaut, Gatien Du Bois, Zhuo Qi, Christian Maret, Raphaël Cuir, Sammy Engramer, Olivier Slabiak, Wilfrid Rouff, Frédéric Emprou, Jean-Michel Pinchon, Corine Borgnet, Léon Mychkine, Bernard Calet, Marty Fugate, Dialogist-Kantor, Jean-Michel Espitallier, Su Byron, Max Horde, Filipe Vilas-Boas, Catherine Chalumeau, André Stas, Claire Chevrier, Laurent Lacotte, Jean Dupuy, Ann Chevalier, Alexia Guggemos, Fabien Boitard, Christian Xatrec, Olivier Mosset.

Conception graphique : Dieudonné Cartier
Publication réalisée dans le cadre de l’exposition Jacques Halbert. Cerises (10.07-13.11.2020).
Paru en février 2021. Edition française. 14x 21 cm. 186 pages (n&b).
1000 exemplaires. ISBN : 978-2-9557917-3-8 / EAN : 9782955791738
Edition : Château de Montsoreau-Musée d’art contemporain.

© Adagp, Paris