Accéder directement au contenu principal du site

Le mur du rire

Exposition personnelle, Le Creux de l’Enfer – Centre d'Art Contemporain, Thiers, commissariat Frédéric Bouglé
2003

Y’a bon !

On a reproché à Francis Picabia d’avoir « fait trop de blagues avec sa peinture ». on le lui reprocherait sans doute encore si l’histoire n’avait réussi à le geler, mais pas tout à fait, pas tout à fait. La première cerise peinte par Jacques Halbert relèverait d’une blague également reprochée. Ce dernier n’aura guère attendu qu’on lui fasse grief d’un tel esprit frondeur (nous sommes dans les années 70, et Paris n’accepte pas son rire, gigantesque), il s’envole comme on dit vers les Etats-Unis d’Amérique, débarque avec une agilité et une avance certaines, continue son parcours d’existence en se moquant bien des maintiens estimables. L’aventure qui commence avec la peinture se dope avec les attitudes. Dans les années d’apprentissage, et sans connaître l’art de la performance, Jacques Halbert se transforme en cuisinier. Il réalise un mixte sans retenue entre les tenants de Supports Surface et Ben, le groupe BMPT et Fluxus, la cerise sera son « manifeste du bon goût », elle ne quittera plus. Figure solitaire parmi d’autres figures de l’art aujourd’hui centrales, notre homme a échappé aux grippes d’une renommée qui vous emporte parfois, contre votre gré, dans des promenades digestives après régime. Ici, le régime est interdit, la gourmandise emporte l’adhésion, nous sommes en région comestible, la fête bat, osons le dire, son plein. On jure avec son époque. Avec des titres que l’on croit inoffensifs Souple rose, Souple bleue, la délectation n’est pas fugitive. Comme un pied de nez lancé au nez des gardiens d’un temple bien abîmé, le geste est audacieux. Jacques Halbert ne s’explique pas. Le clin d’œil théorique qu’il lance est pourtant aigu : l’appareil théorique a ses faiblesses. On sourit, on rit même et pas sous cape ! Seule certitude : le Plaisir, écrit sur une toile avec la sinuosité des fruits formant les lettres du mot prometteur. Le coup de pinceau comme une ligne de cocaïne pour ne pas s’abstenir. Un écart publicitaire. « Cerise-cerise » ou un peu d’acide et de sucre dans le pop. Le double attachement à l’imagerie populaire et à des peintures de musée à qui leur sont rendus des hommages impertinents constitue une singularité.
Mieux : aimer un Turner le matin et réaliser une performance l’après-midi, c’est peut-être cela, éviter de vieillir parmi les berniques. Dans l’entretien avec Frédéric Bouglé, Jacques Halbert évoque « le plaisir du merle quand revient le printemps ». Tout est là, c’est-à-dire pas grand-chose, mais grandement.

Et s’il y a un art à tarte, aimons-le, suivons-le. « Y’a bon... ». Jacques me dit « Même un Rembrandt, ça dégouline ». Musique et désinvolture :

Y’a bon chef-d’œuvre
Vive la cerise vive la cerise
Y’a bon la fraise
Vive la cerise vive la cerise

Puis vint la patate à fumer. Comme un bon cigare allumé par Alfred Jarry attise les commentaires. Plus tard encore, les buddha à bulle qui sont à Jacques ce que les espagnoles étaient à Francis. Puis des nus avec des fruits pour mettre en bouche. Récemment, pour celui qui fait du déplacement un art du dégrisement, déchiffrer les bords de Loire n’est pas une simulation. Retour du merle qui se moque toujours du monde. Avec le Mur du Rire pour le Creux de l’Enfer, le film est stimulant. Chaque rire est un aviateur qui circule rapidement. Mais parfois dans le vent, quand le son décolle, on entend dans les creux un « air » un peu strident. Comment partager ces exclamations sans apercevoir l’ombre qui les parcourt, l’ombre folle, tragique et nerveuse, sous la farine et la chantilly, quand le pitre fait l’ange, comment ne pas apercevoir, dans les saluts amicaux, les mains qui allument les chairs, le rire, le rare, le seul qui n’est jamais repu, qui tranche, rebelle.

Pierre Giquel

Le mur du rire, 2003
Installation sonore composée de 20 hauts parleurs qui vibrent sous la force vivante des rires d’artistes.
C’est ainsi que les rires de Éric Andersen, Ben Vautier, Julien Blaine, Charles Dreyfus-Pechkoff, Jean Dupuy, Gérard Fromanger, Michel Giroud, Jacques Halbert, Geoffrey Hendricks, Joël Hubaut, Spike Jones, Larry Miller, François Morellet, Catherine Parisot, Ben Patterson, Takako Saito et Liliane Vincy sont détenus et mémorisés à jamais dans une œuvre. 


Série des Bouddha, 1996-1998
9 toiles de 120 x 100 cm
Acrylique et vernis sur toile

Galerie Cerise, 1976-1977
Technique mixte
295 x 237 x 110 cm

Vue de l'exposition

Composition, 1977
Acrylique sur toile souple
255 x 285 cm
Photographie François Lauginie


Composition cerisiste, 1975
Acrylique sur toile
218 x 285 cm
Collection FRAC Auvergne

Souple bleue, 1975
Acrylique sur toile souple
80 x 525 cm

Fraise, 1975
Acrylique sur toile
89 x 130 cm
Photographie François Lauginie

Plaisir, 1975
Acrylique sur toile
81,5 x 120 cm
Photographie François Lauginie

Fruit, 1975
Acrylique sur toile
81,5 x 120 cm
Photographie François Lauginie

Sans titre, 1980
142 x 91 cm
Acrylique sur toile
Photographie François Lauginie

Souple bleue, 1978
268 x 122,5 cm
Acrylique sur toile
Photographie François Lauginie


Souple, 1975
Acrylique sur toile
108 x 180 cm
Photographie François Lauginie

Invitation


© Adagp, Paris