Le tas d'esprits
Curated by Ben Vautier
2006
Y’a Bon
On a reproché à Francis Picabia d’avoir « fait trop de blagues avec sa peinture ». on le lui reprocherait sans doute encore si l’histoire n’avait réussi à le geler, mais pas tout à fait, pas tout à fait. La première cerise peinte par Jacques Halbert relèverait d’une blague également reprochée. Ce dernier n’aura guère attendu qu’on lui fasse grief d’un tel esprit frondeur (nous sommes dans les années 70, et Paris n’accepte pas son rire, gigantesque), il s’envole comme on dit vers les États-Unis d’Amérique, débarque avec une agilité et une avance certaines, continue son parcours d’existence en se moquant bien des maintiens estimables. L’aventure qui commence avec la peinture se dope avec les attitudes. Dans les années d’apprentissage, et sans connaître l’art de la performance, Jacques Halbert se transforme en cuisinier. Il réalise un mixte sans retenue entre les tenants de Supports Surface et Ben, le groupe BMPT et Fluxus, la cerise sera son « manifeste du bon goût », elle ne quittera plus. Figure solitaire parmi d’autres figures de l’art aujourd’hui centrales, notre homme a échappé aux grippes d’une renommée qui vous emporte parfois, contre votre gré, dans des promenades digestives après régime. Ici, le régime est interdit, la gourmandise emporte l’adhésion, nous sommes en région comestible, la fête bat, osons le dire, son plein. On jure avec son époque. Avec des titres que l’on croit inoffensifs « Souple rose », « Souple bleue », la délectation n’est pas fugitive. Comme un pied de nez lancé au nez des gardiens d’un temple bien abîmé, le geste est audacieux. Jacques Halbert ne s’explique pas. Le clin d’œil théorique qu’il lance est pourtant aigu : l’appareil théorique a ses faiblesses. On sourit, on rit même et pas sous cape ! Seule certitude : le « Plaisir », écrit sur une toile avec la sinuosité des fruits formant les lettres du mot prometteur. Le coup de pinceau comme une ligne de cocaïne pour ne pas s’abstenir. Un écart publicitaire. « Cerise-cerise » ou un peu d’acide et de sucre dans le pop. Le double attachement à l’imagerie populaire et à des peintures de musée à qui leur sont rendus des hommages impertinents constitue une singularité.
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Mieux : aimer un Turner le matin et réaliser une performance l’après-midi, c’est peut-être cela, éviter de vieillir parmi les berniques. Dans l’entretien avec Frédéric Bouglé, Jacques Halbert évoque « le plaisir du merle quand revient le printemps ». Tout est là, c’est-à-dire pas grand-chose, mais grandement.
Et s’il y a un art à tarte, aimons-le, suivons-le. « Y’a bon... ». Jacques me dit « Même un Rembrandt, ça dégouline ». Musique et désinvolture :
Y’a bon chef-d’œuvre
Vive la cerise vive la cerise
Y’a bon la fraise
Vive la cerise vive la cerise
Pierre Giquel
Photographie Sandra Daveau
Photographs by Sandra Daveau