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Ziggurat

Camille de Singly

Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Dinn! dinn! dinn! dinn ! Mangeons l’air,
Le roc, les terres, le fer, Charbons.

– Rimbaud, Fêtes de la faim, août 1872 –

Une petite structure de bois, basse, obstrue dans toute sa largeur la porte menant à l’exposition. À l’heure où se multiplient les « sas » muséographiques embarquant les visiteurs dans de véritables voyages de conditionnement sensoriel souvent bien artiSiciels, Pauline Toyer nous contraint seulement à monter deux marches, puis à nous tourner vers la gauche. Le dispositif étonne par sa simplicité tant structurelle que matérielle (des planches de bois un peu irrégulières, jointées). Claude Parent, dans les années 1960 et 1970, offrait des plans inclinés à la prise de conscience du corps marchant ; avec cette légère surélévation, Pauline Toyer crée une rupture, un point de vue, et appelle à l’activation de notre regard.

Convoquant l’univers des chantiers et celui des fouilles archéologiques, sa micro-passerelle invite à voir les œuvres présentées au sol comme les restes d’une civilisation disparue, ou les éléments d’une ville en construction, à l’échelle réduite de ce pas de porte. Les matériaux et les couleurs sont d’ailleurs ceux de l’architecture : la terre, le béton, le verre, et le bois, dans de subtiles variations de gris et de brun. Trois couleurs vives volées à Mondrian contrastent avec cette palette cubiste. Le rouge d’abord, celui de Ziggurat, vient de la terre de Gavaudun, une argile présente dans une vallée glaciaire voisine, patrimoine naturel classé et protégé depuis 1999. Quant au jaune d’or du bois de Ziggurat, solaire, il résonne avec les jaunes de deux autres œuvres de l’artiste, Résineux (2012) et Vertige (2014), et marque une nouvelle fois l’importance de cette couleur dans la palette de l’artiste. Un bleu enfin, plus invisible, décore l’un des deux plats de l’exposition créés par le céramiste monflanquinois Laurent Désiré, et appréhendés par Pauline Toyer comme une possible incarnation de la terre aujourd’hui.

Pièce magistrale de l’exposition de Pauline Toyer à Pollen, à laquelle elle donne son titre, Ziggurat happe le regard par l’éclat et la profondeur de ses couleurs et l’harmonie de ses volumes. Son nom, hommage aux ziggurats mésopotamiennes, souligne sa parenté formelle avec ces hautes constructions en briques plusieurs fois millénaires, dont la base pouvait mesurer plus de cent mètres de côté. Considérées sans certitude comme des édifices religieux destinés à rapprocher le monde terrestre de celui du ciel, les ziggurats ont fasciné les humains par leur géométrie majestueuse et énigmatique – presque futuriste, comme l’écrit Pauline Toyer. La superposition des étages, avec le rétrécissement progressif des bases, rappelle d’autres constructions de l’artiste, tel son empilement de bocaux en verre transparent remplis de divers plats (miroir à l’orange, gaspacho de betterave, bavarois d’avocat… ) pour 1 Bol, 2 Vert en 2013. François Quintin qualifiait alors l’œuvre de « pyramide colorée », sa grande taille à l’équilibre fragile l’apparentant aussi à la Tour de Babel, la plus célèbre ziggurat. Une alternance de matières semi-molles et semi-dures qui se « tenaient » tout juste, formant un improbable totem alimentaire, à l’image des créations d’Ettore Sottsass ou de Gaetano Pesce dans le champ de la céramique. Rien ne dure ici aussi. Construite en terre meuble, Ziggurat est une sculpture-maquette destinée à redevenir terre après l’exposition – les caissons en bois sont déjà prêts pour son stockage. On pense aux châteaux de sable des enfants, s’effritant rapidement. Le caractère éphémère de cette architecture en fait pour l’artiste une « ruine authentique » ; à l’image des fabriques des parcs à l’anglaise du XVIIIᵉ siècle, elle contribue à traduire la fin annoncée de l’humanité, qui contient les germes de sa propre destruction. Mais le mirage est là.

À proximité de Ziggurat, un paysage de structures placées sur une grille orthogonale invisible rappelle avec ses cheminées parfois altérées un environnement industriel abandonné. Les grands tubes de verre transparent de Soubassements, carcasses de néons, sont remplis d’argile et d’eau à des hauteurs variables, comme s’ils avaient fait l’objet d’une expérience arrêtée en cours. Ils sont répartis dans des socles en béton cellulaire blanc avec la précision d’une expérience de laboratoire pharmaceutique – les tubes ressemblent d’ailleurs à des pipettes agrandies. Une palette « naturelle » et des matériaux pauvres pour un changement d’état, le passage des éléments.

La dernière œuvre de l’exposition, Placard, regroupe divers objets ayant éclot pendant (et pour) la préparation de Ziggurat et Soubassements. À l’intérieur d’une étagère creusée dans le mur, sans porte, avec des planches de bois et des montants en brique, s’alignent des bocaux de verre remplis d’argiles de couleurs variées, les moulages en plâtre de barquettes alimentaires, des maquettes réduites de ziggurats… Le placard est domestique, comme les bocaux et les emballages alimentaires ; serait-on devant la « cuisine » de l’artiste, lieu habituellement soustrait à nos yeux de visiteurs ? Il y a une dizaine d’années, le Schaulager en Allemagne avait été le premier musée conçu comme une réserve d’oeuvres ouverte au public. Depuis, se sont développées les visites des réserves, les opérations de restauration d’œuvres visibles au public… Dans le champ de l’art contemporain, on pensera à l’expérience plus ancienne mais mémorable de Claes Oldenburg ouvrant en 1961 The Store, un lieu à la fois atelier de production et lieu de vente, où il vendait en vitrine des objets fabriqués en carton-pâte peinturlurés dans l’arrière-cuisine, et mimés sur les objets du quotidien avec un « faire » bien visible. L’esthétique des œuvres de Pauline Toyer ne pourrait cependant leur être plus opposée. L’agencement au cordeau des éléments de Placard est aussi très différent du capharnaüm de la backroom du Store. Il ne s’agit pas tant de donner à voir les dessous du travail, que de saisir le processus d’élaboration et de mise au point comme un tout qui se tient, aussi. Pour Pauline Toyer, « l’ensemble fait tableau » ; et à l’évidence, les jeux de transparence et d’opacité des matières, les dégradés de couleur, les associations visuelles de formes géométriques semblent très proches des quêtes picturales des artistes abstraits de l’après-guerre. Mais les éléments ne sont pas que plastiques, comme chez Gorin ou Domela, ils ont aussi chacun un sens, une histoire. En ce sens, Pauline Toyer est sans doute plus proche, fondamentalement, d’artistes comme Isabelle Cornaro, Benoît Maire, ou Camille Henrot, dont les savantes compositions d’éléments anciens et actuels et de matériaux mélangés entretiennent un rapport libéré aux œuvres du passé hérité du post-modernisme, et le désir de leur recréer un ancrage historique, conceptuel ou littéraire, dans des formes souvent fortement fictionnelles. « Une fiction permet de saisir la vérité et en même temps ce qu’elle cache », disait Marcel Broodthaers en 1972.

© SAIF