Pauline Toyer, Ordonnances
François Quintin, Art Magazine n°80, Octobre 2013
Une ruelle intérieure, charmante, derrière un porche parisien très quelconque aux alentours de Faidherbe-Chaligny. L’allée pavée est bordée d’ateliers vitrés et parée de tant de végétation qu’on se dirait côté cour et jardin à la fois. Pauline Toyer y occupe pour un temps un atelier étroit, mais qui se déploie sur plusieurs niveaux. L’atelier est le lieu d’une expérimentation continue, un incubateur où des objets issus de consommation courante sont manipulés, travestis, éprouvés. Pauline Toyer dessine, photographie, assemble des formes, puis photographie de nouveau, déplace des objets, les transforme, en prend les empreintes, dispose, cherche des tensions et des équilibres, fait de nouvelles images, et ainsi de suite. Si son travail s’apparente à la sculpture ou l’installation, ces aller-retour entre l’image et la mise en espace lui permettent de prendre de la distance quant à l’achèvement d’un travail, de sorte qu’une œuvre aboutie n’est pas pour autant figée et se propose toujours à de nouvelles combinatoires. L’œuvre Les Résineux (2012) est un ensemble d’objets de matière brute ou recomposée, qui dresse des hiérarchies subjective entre la réalité physique du bois et la mollesse changeante et incertaine de la résine. Des billots de bois tourné contrastent avec des assemblages d’agglomérés. De petites formes en résine au travers desquelles on distingue une abeille sont disposées en rang comme dans un cabinet d’entomologiste, moulés dans des pots de « flamby » dont la forme architecturée nous est étonnement familière. Un cube opaque parfaitement minimal, mais constellé de bulles, est le fruit de résine explosée à l’intérieur d’un moule. Tous les objets semblent entretenir entre eux une conjonction de taille ou d’échelle, un rapport logique comme si tous relevaient d’une unité de mesure secrète. Une sorte d’étagère jaune fait office de socle. Elle est dessinée pour permettre un rangement minutieux des objets, et faire image de nouveau. C’est le support d’un display. Il rappelle de loin l’œuvre à Heim Steimbach, même si la référence à la société de consommation n’est pas aussi appuyée. L’œuvre Quatre faces et Fondation (2013), joue également de ce trouble entre image et espace. L’artiste a récupéré des plaques en inox desquelles ont été extrudées des pièces usinées au laser. Elle les a encadrées selon un principe permettant de les suspendre et les superposer. Ainsi la profondeur de ces tableaux dessine des vides qui varient selon leur disposition.
Pauline Toyer emploie souvent le verbe « tester » pour qualifier sa pratique. Elle a d’ailleurs été invitée à participer à « l’Atelier des testeurs » qui occupait la Chalet Society¹ jusqu’en septembre dernier, sous l’impulsion de Christophe Kihm, et des frères Dezoteux (voir Arts Magazine n°76). Elle y expérimentait le potentiel de produits sucrés non solides vendus en grandes surfaces : les sirops, confitures et autres mélasses colorées. Parmi ses tests pour changer leur état, elle a éclaté à la batte une bouteille de sirop de groseille pendue à une corde, provoquant des coulures luisantes sur une feuille blanche fixée au mur. Un geste brutal pour une jeune fille plutôt délicate et retenue, qui évoque tout à la fois une fin et un début : une destruction, une inauguration de bateau, ou la frappe d’une Piñata par des enfants mexicain... Si le mot n’avait pas une forte connotation, on dirait volontiers qu’elle travaille à des résurrections de formes. Pauline Toyer ne jette rien. Elle donne une seconde vie à des objets de rebus produits à grande échelle par l’industrie, en les mettant en ordre. Elle suppose par ces rapprochements des coïncidences, des prédestinations imprévues, la mise en évidence de contraires. En août dernier, dans le cadre d’un projet de création culinaire d’artiste², Pauline Toyer a réalisé 1 bol 2 vert, un repas performé. Les heureux convives se sont vus servir une pyramide colorée de soupes et purées dans des bocaux en verres blancs, récipients récupérés de produits de la grande distribution. Le repas était tout entier contenu dans cet assemblage vertical, transformant le rituel du déjeuner en un lent et prudent démontage. Même s’il n’y a pas comme chez un Michel Blazy une esthétique du pourrissement, l’emploi fréquent de matériaux organiques, souvent comestibles, est la marque d’une attention au monde telle qu’il change, se consomme, se rumine et se réinvente. Les deux artistes ont en commun des réflexes créatifs de jardiniers : ils observent les mutations, opèrent des choix, tentent des équilibres, font des assemblages, ne perdent rien et favorisent le réemploi des matériaux. Pauline Toyer cherche avec obstination et délicatesse la forme juste d’un remembrement du réel.
¹ Programmation proposée par Marc-Olivier Wahler, au 14 boulevard Raspail, à Paris.
² CDD - Le festin est un projet de Baptiste Brévart et Tiphaine Calmettes.