Air liquide
Marion Zilio
Il y avait un lit de camp, où dormir aurait semblé inadapté. Ne faisait-il pas jour ? Quelle heure était-il, ici à Lille, et en même temps, là-bas à Mexico ?
Pauline Toyer avait patiemment composé les motifs de mon égarement. La chambre d’hôtel me revenait par bribe. La couleur des murs, des rideaux. Chaque soir, je luttais pour m’endormir et m’approprier ce lieu impersonnel chargé de vies d’inconnus débarqués avec leur propre bagage. Les paupières lourdes, j’entendais au loin le tremblement des basses sourdre : Pauline Toyer et Celsian Langlois avaient-ils capturé les sons sous l’eau ?
Air Liquide était à la fois le nom d’un groupe techno des années 80, et celui d’un leader mondial (appartenant au CAC 40) des gaz pour l’industrie et la santé dans le domaine de l’anesthésie, l’analgésie et les thérapies respiratoires. Je tentais de réunir les indices. Tout était emballé dans des sachets sous vide, comme lorsque l’on passe les dispositifs de sécurité à l’aéroport. Une Ventoline, des briquets, des médicaments, des pipettes, des autotests, des étiquettes... Une manufacture du soin qui contrôlait bien davantage. Et à chaque fois, du plastique dans du plastique. L’air y avait été retiré. Société asphyxiante que l’on tente de conjurer par l’inhalation de gaz hilarant, dont les cartouches de proto ont été patiemment ramassées sur le pavé lillois par Julie Bernou. Mes poumons se compressaient. L’oxygène commençait à manquer. Contemplant les lignes droites, noires et blanches, d’un vulgaire code-barre, celui-ci m’apparut comme la clé d’une énigme à reconstituer. Suis le Lapin blanc, disait-il. J’inhalais les volutes d’une fumée épaisse pour me donner de la consistance et gonfler artificiellement ma poitrine. Ragaillardie, j’observais. Chaque chose a sa place. Une place que seule la logique des fictions borgésiennes aurait pu accueillir. Sous ma langue, la déliquescence d’un bonbon acidulé m’assimilait soudain à ce corps étranger qui, délicieusement, me vaporisait.