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NICOLAS HÉRUBEL : EN CHANTIERS ENCHANTÉS

Jean-Paul Gavard-Perret

Pour Nicolas Hérubel ce qu’on appelle communément « œuvre d’art » devient - contrairement à ce qu’on pense - quelque chose qui échappe et où l'on se perd. C'est un assemblage d’images arrachées au quotidien, à ses « riens » qui sont tout. Et l’artiste tente de leur imprimer autre chose qu’une fixation non pour qu’elles échappent à l'attraction terrestre mais pour conserver l’humain dont elles sont le témoin. Nicolas Hérubel reste avant tout un « installateur » qui pratique un art particulier de la mise en scène. Il expérimente des voies métaphoriques du détournement de l’objet. Du plus simple (plaque de rue) au plus polymorphe. Retirant l’objet de sa fonction, de son rôle, de son lieu et de sa raison sociale il en renouvelle le sens en le déplaçant sur l’espace d’exposition que l’artiste nomme « chantier ». L’objet est confronté à d’autres eux aussi déplacés. Et c’est au spectateur de reconstruire au sein de « dépôts de bilan » (titre d’une de ses œuvres) un nouveau parcours perceptif et intellectuel.

 L’artiste cherche à redéfinir le monde sans se nourrir de cynisme. Il ne cherche ni le scandale, ni le document pur et dur. Sans non plus une volonté d’esthétisation. Même si ses assemblages ne sont pas anodins dans la manière à la fois de détourner de d’exacerber le côté originairement naturaliste des composantes de ses installations. Sans tabou, sans revendications apparentes de telles créations sont tout sauf passives. C’est pourquoi et par exemple une station de métro est pour lui « l’espace de dilatation » de multiples épopées quotidiennes. Son œuvre « Un seul ticket pour un même manège » pose, dans la salle des billets de la station Saint-Ange, des scènes fugitives de trajectoires détournées. L’artiste ne veut ni affirmer sa « distinction » - pour parler comme Bourdieu - ni proclamer sa propre « différAnce » pour parler comme Derrida. Il cherche simplement à donner à l’univers qu’il côtoie un autre sens, une autre lecture. Ses installations deviennent les indices d’une autre vision du quotidien.

Plaques de verres ou d’acier, empreintes, sculptures, installations créent un vide paradoxal. L’apparent « désordre » offre des idées ou des directives nouvelles de lecture à ce que nous donnons le nom d’histoires. Chacun des "objets", chacun des ensembles deviennent des fables. Mais les agencements rappelle le désordre qui habite le monde et dans lequel l’artiste vient faire le ménage en détournant les objets de leur sens. Tout devient ainsi «objets compromettants» (Boris Vian) au travers d'indices d’évidences qui se transforment en éléments d’inévidences. Au « chaomorphisme » ambiant s’oppose donc l'énergie des empreintes détournées comment autant de traces au sein desquelles il n’est pas jusqu'au vide de créer des espaces limites. Ils sont formateurs d’un autre niveau de conscience par la tension perceptive provoquée.

Surgit une fausse solennité dans ces dispositifs où l’objet est soumis à un culte mais un culte détourné, païen, iconoclaste. Morcelée, déconstruite jusque dans les matières l'œuvre ne possède en aucun cas une inclinaison mélancolique. Les espaces recréés deviennent ceux du passage. En émerge une secrète parenté entre le rêve et le théâtre toujours plus vrai que la réalité comme le rappelle sa « Station Saint Ange » avec ce que l’artiste y propose de défi et d’exigence. Dans l’espace de transition de la salle des billets, échelle, tricycle, vélo, plan du quartier, miroir déformant conduisent le regard du voyageur vers des scènes supposées de son quotidien. Elles deviennent des constructions projetées articulées à la réalité du lieu Cela rappelle aussi ses sculptures qui sont des démonstrations dans l’espace du principe des prothèses : « Machine à marcher », «Machine à scier » ou encore ses objets autobiographiques thermoformés : « Panoplie ».

Peu à peu d’ailleurs l’espace démonstratif de l’œuvre fait place à un espace de plus en plus ludique et poétique. A ce titre son couple de radiateurs qui se cherchent sur un matelas afin de

« Construire un pont, même la nuit » reste significatif d’une œuvre qui trouve peu à peu le juste équilibre entre l’envolée humoristiquement lyrique et la trivialité ironique.