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L’UNITÉ COMME ABSENCE DE SOUTIEN

MICHEL NURIDSANY

On marche, on va. Le corps avance, la pensée vagabonde et les souvenirs s’arrangent des glissements de l’être dans les méandres du temps. On regarde le monde, on le parcourt. On se disperse dans la description, séjour serein. Échappée belle à la surface des choses. Documentaire.

Mais il faut faire silence, attendre, immobile, la nuit, s’affronter à l’obscur, à son opaque déconcertant. Rester là, en attente de ce que dit ou dira peut-être la bouche d’ombre, cette béance ouverte sur le néant sans mémoire. Faire silence sur soi, autour de soi. Opposer au silence nocturne le sien propre, plus silencieux encore. S’ouvrir. S’ouvrir jusqu’à n’en plus prévoir, jusqu’à la démesure, jusqu’à disparaître, devenir ténèbre.

Et là attendre.
Rilke attend dix ans et, un jour, la foudre s’abat. C’est la première Elégie de Duino, écrite sous la dictée des anges.

« Qui donc,si je criais, m’entendrait parmi les hiérarchies des anges ? et en supposant que l’un deux soudain me prenne sur son cœur, je succomberai, mort de son existence plus forte. Car le beau n’est rien

que le premier degré du terrible ; à peine le supportons-nous et, si nous l’admirons ainsi, c’est qu’il néglige avec dédain de nous détruire. Tout ange est effrayant. »

Oui, effrayant.
Mystère de l’invisible que rend possible la vision. Mystère de l’impensable qui fonde toute pensée. Bonheur de la stupeur et de l’épouvante. « Les choses divines viennent toutes seules, tu en ignores l’heure », dit Isaïe, cité par Grégoire le Sinaïte.
Scruter l’abîme ? Non pas : se laisser envahir. Que l’espace du dedans et le grand extérieur se pénètrent, se mêlent, coïncident.
Laisse advenir ce qu’on cherche, ce qu’on devine.
On peut s’étonner, lisant le premier Sermon de Maître Eckhart, de voir le grand mystique, pour qui Dieu est un pur néant et l’homme « Dieu en Dieu », se pencher d’abord sur un épisode généralement considéré comme secondaire de la vie du Christ : Jésus chassant les marchands du temple. Mais l’interprétation donnée n’est-elle pas fondatrice de la pensée de Maître Eckhart ? Lorsque Jésus demande Qu’on enlève tout ce qui encombre le Temple, tout ce qui crée des obstacles, qu’entend-il par là ? « Le Temple où Dieu veut régner en maître, selon sa volonté, c’est l’âme humaine qu’il a formée et crée exactement à la sienne. C’est pourquoi Dieu veut que le Temple soit vide afin qu’il n’y ait, à l’intérieur, rien d’autre que lui seul. »
Car les ténèbres et la lumière ne peuvent demeurer ensemble.
Car la vision exige le néant pour advenir.
Toute création est une Genèse.
Table rase et invention du monde. Destruction du savoir, émergence du verbe. Chaos nécessaire. Obscure absolu. Pénétration de la masse noire qui s’étend, là, devant soi. Comme un bain terrifiant y plonger, s’abandonner sans retenue, sans plus de liens. Disparaître. Se dissoudre. Oublier les odeurs, oublier les musiques et les cris, oublier la violence et la douceur du monde. Et s’oublier soi-même. Mourir au monde. Devenir l’obscure qui s’étend devant soi.
« L’œil avec lequel Dieu me voit, est l’œil avec lequel je vois. », dit Maître Eckhart. Le début est un balbutiement. Il faut inventer les sons, les borborygmes inarticulés puis les lettres et les mots et les phrases. Dire. Dire le monde, ce monde-là. Nouveau. On peut s’en prendre au corps, masse déliée de muscles et de cartilages, de viscères se d’eau, habitée par un souffle, des veines et des nerfs.
Òn peut commencer là avec cet inconnu qui est nous, charpenté par des os, irrigué par le sang, enveloppe d’une peau qui maintient le corps et le protège.
La peau, justement, organe du toucher, n’assume-t-elle pas d’autres fonctions essentielles ? N’est-elle pas un tissus de revêtement, une membrane de couverture, de protection qui s’oppose, dans la mesure du possible, à l’action des agents physiques, chimiques et bactériologiques du monde environnant. Les organes sensitifs cutanés ne contribuent-ils pas par la perception ( du chaud, du froid, de la douleur et de la forme des objets touchés) à la défense du corps ? En outre, par ses propriétés sélectives de perméabilité et d’imperméabilité n’empêche-t-elle pas la pénétration de certains corps

chimique, ne permet-elle pas le passages d’autres ? Le plus important de ces échanges n’a-il pas trait à l’élimination de l’eau par la sudation ? C’est ainsi que (associée à des réflexes vasomoteurs) s’exerce une des principales fonctions de la peau : la thermorégulation de l’ensemble du corps. Mais au sein de l’épiderme et du derme se produisent d’autres réactions biochimiques nombreuses aboutissant à l’élaboration et à la dégradation de substances apportées par le sang. Ces combinaisons physico-chimiques et ces échanges incessants à l’intérieur des éléments constitutifs de la peau jouent, en outre, un rôle important dans l’équilibre métabolique de l’organisme.

On pourrait parler du corps profond, des mystères du sang qui est un tissus, du sang constitué de cellules vivantes en suspension dans une solution acqueuse complexe, le plasma, du sang dont la circulation assume des fonctions évidentes et d’autres plus secrètes telles que les échanges respiratoires et nutritifs, la régulation et l’égalisation de la chaleur, là encore.

On peut commencer par le corps qui va. Le corps qui marche et avance. Qui pense et qui rêve. Qui imagine le réel, son réel. Le corps à partir duquel tout à lieu et tout s’invente. Le corps observateur de la physique quantique qui modifie le réel par son observation même. Le corps dans le monde. Le corps imaginant, spéculant, calculant. Le corps las, le corps triste, le corps allègre qui exulte, celui qui nie, caresse, étreint, se fond en jouissance.

S’assurer ; mais s’assure-t-on jamais ?
Qu’en est-il de nos vérités même physiques ? Qu’en est-il de la matière même, chaos magmatique, cloaque d’incertitude et de hasards ?
Chercher une base, mais sachant qu’elle n’est que de convention. Pourquoi le corps aurait-il une réalité plus certaine que celles de cerveau, du sommeil ou des songes ? La vie de la matière est aussi étrange que la vie de l’esprit. Plus secrète, plus invisible peut-être. Moins connue.
Le corps avec ses transformations à l’œuvre, incessantes dans l’épaisseur des os comme dans les profondeurs étranges du cerveau.
Le corps, une base ?
Fondation plutôt.
« Mais ce qui demeure les poètes le fondent » dit Hölbein. Fondation de l’être par la parole, le dire, par ce qui, dans la poésie, est l’essence de la poésie. L’origine de l’œuvre d’art c’est l’art. Fondation. Création d’un espace par le corps, autour du corps. Décision de fonder à partir de sa maison, de délimiter son territoire.
Le corps comme mesure d’évaluation. L’empan, mesure élémentaire, comme on sait. Distance comprise entre l’extrémité du pouce et celle du petit doigt très étendu. Mot emprunté au francique, parler germanique des Francs installés en Gaule.
Mesure de base. Façon d’appréhender le monde. On dira gabarit, on dira étalon.On s’essaiera à enserrer l’être physique dans des carcans qui tentent d’établir diverses démonstrations où la bouffonnerie a sa part, l’humour aussi. Manière de réduire le corps à sa fonction ( de marche, de manipulation). Le XVIIe siècle parlait des animaux-machines. Animal-machine, l’homme ainsi harnaché de prothèses ridicules qui soulignent le mouvement, le règlent et le limitent à la stricte observance des données de base, est vidé de sa substance, ramené à un mouvement, toujours le même, devient machine à scier, machine à marcher. On pense à Vitruve, on pense à Léonard, à ses « Carnets », fouillis de notes éparses, répétitives, agrégats de textes inachevés où s’ébauchent des pensées, où surtout, se dessine une interrogation sur le monde fondée sur l’observation. Étrange observation, certes, qui s’attache aux mouvements de l’eau, longuement, à ce qui coule, file, à ce qui échappe. À l’inatteignable. Aux nuages, au vent. Comme si la connaissance devait être repoussée, gardée hors de portée pour demeurer à jamais mouvement.
« Le mouvement du vent ressemble à celui de l’eau » écrivait-il ou encore « Le corps de la Terre est de la nature du poisson car elle respire de l’eau au lieu de l’air ». Léonard croyait que la terre était parcourue de «veines» souterraines qui transportaient la sève vitale de la planète comme le sang dans le corps humain. Il croyait aussi que « quand la sécheresse de la terre absorbe l’eau, celle-ci remonte du pied des montagnes jusqu’au sommet où elle jaillit en source ». Mais plus tard il reconnaît « L’océan ne pénètre pas à l’intérieur de la terre » et il insiste : « En discourant sur l’eau, qu’il te souvienne d’invoquer d’abord l’expérience, ensuite le raisonnement ». « L’eau qui se meut en raison de l’ondulation du vent fait, au fond, un mouvement contraire à celui de la surface ».
On observe donc. On évalue. Mais on s’intéresse à ce qui échappe. On repère des constantes dans les gestes. On établit des modèles, des patrons. On imagine un appareil compliqué – rêve fou de tayloriste obsédé – pour conduire le geste, le mouvement, enserrer le bras, la jambe et parfois le reste du corps dans une gaine étroite qui ne lui autorise que le geste idéal, modèle. On observe là comment l’être glisse du cercle où l’inscrivent Vitruve et Léonard aux anthropométriques tubulures qui dessinent dans l’espace le volume mécanique du corps et du geste adéquat.
Corps mesuré, calibré, vérifié, corps repéré enfin. Corps central.
On accumule . On a concentré lentement l’acquis, le passé, le présent, l’être mécanique et physique.
On affirme le visible. On cristalise un espace à l’origine duquel est le corps.

L’affirmation est claire, presque tranquille, du moins en apparence. Méthodique. Mais la dynamique qui la hante et l’appelle hors de soi, qui en révèle la fragilité, l’invite à l’exploration, à la métamorphose.
Tant observer, s’occuper à ce point à fonder, à partir du corps et de sa vie un état pour se livrer enfin aux turbulences de l’extérieur, aux plaisirs redoutable de l’altérité. Oui. Densifier le moi assuré pour qu’il s’aventure enfin hors de soi, sans protection, jusqu’aux portes de l’invisible.

On rêve de ponts, de passages.
On imagine un mouvement, des mouvements dans lesquels la décision qui fonde se dissout disparaît, se transforme.
Il y aura des roues, de grandes lignes arquées, jetées comme des ponts tendus, comme des défis à l’espace, à l’équilibre, à l’évidence, des spirales qui reviennent sur elles- mêmes et repartent, puisant dans ce mouvement de départ et de retour incessant leur dynamique même. Il y aura des interrogations, des inquiétudes. L’artiste est celui qui va de connu vers l’inconnu. Qui ouvre les portes de cornes et d’or de l’innommable.
Il y aura des mains courantes. Points d’appui. Aide pour l’arpenteur de l’indicible qui aborde d’autres rivages, des terres inconnues.
Cheminement. Passages. Plus de repères enfin. Les certitudes sont ébranlées et la mémoire chancèle. Les chemins s’ouvrent. L’espace est effrayant. Transfert de la certitude à l’incertitude, principe actif qui conduit la quête.
Élan.
La main courante, rampe où la paume se pose. Soutient d’un moment. Ligne sûre et solide qui accompagne et conduit l’être. Machine toujours, machine qui entraine la cervelle
et l’appelle, qui autrefois servait à mesurer, repérer, rassurer.
Soutiens, certes. Seulement soutien. Autour l’espace est large.
L’œuvre d’art ouvre un monde.
S’affronte à l’inconnu.
Inquiète les certitudes.
La linéarité d’une vie, la linéarité d’une œuvre qui procède par filiation, pas à pas, logiquement. C’est ce qu’on dit. La linéarité des éléments constituant l’œuvre elle même. Obsession.
On parle de programme, de systèmes, de lois, de démonstration, de raisonnement, de vérification, de mesure, de maîtriser, d’étalonner, d’état des lieux.
Mais l’énergie accumulée, la dynamique qu’elle engendre poussent au mouvement vers l’extérieur. À se mettre en danger.
Ce sont d’abord des ponts, des arches. On comprend qu’il y a des passages d’un état à l’autre, d’un monde à l’autre, d’un être à un autre. Échange. Fécondation réciproque.
On emploie le fer, élément conducteur. Ce n’est pas pour rien que son emploi perdure malgré la velléité de rejet, avouée parfois. On privilégie l’aller et retour. On rétablit des passerelles, guidé par une idée prospective.
On marche, on avance. On fait son chemin. On évolue vers la perte de l’assurance. Vers l’absence de soutien.
Que les tables d’orientation, les axes de visée se multiplient alors, ne doit pas surprendre. On explore encore mais loin de ce qui fonde, assure, loin de ce qui maintient et conduit, loin des rampes secourables. Le regard alerté scrute l’invisible, imagine.
Du soutien vers l’absence de soutien.
S’acheminer vers la perte de l’être. « Comment le langage est-il le bien le plus dangereux ? S’interroge Heidegger ( Qu’est-ce que la métaphysique?). Il est le danger de tous les dangers parce que c’est lui qui commence par créer la possibilité d’un danger et la menace de l’être par l’êtant.
Car toute investigation nécessite un déjà ouvert à l’intérieur duquel un mouvement devient possible.
Car ce qui advient là, dans l’œuvre, à travers l’œuvre, c’est la libération de la plénitude de l’ouvert dans son espace.
Car l’œuvre maintient ouvert l’ouvert du monde.
L’intranquilité, c’était le néologisme superbe par lequel le traducteur de PESSOA avait rendu le titre de son livre : « le livre de l’intranquilité ». L’intranquilité, oui. Et l’ampleur du monde.
L’expérience exploratoire dans l’étendue de la disponibilité.
Parménide dit : Le même est, en vérité penser et être » et Anne-Marie Albiach : « L’unité comme absence de soutient. » La vérité à l’œuvre dans l’œuvre est là, dans ce devenir intrigant.
Dans cet ouvert, infiniment.