Pour la pluie c'est chacun pour soi, pour le reste c'est l'affaire de tous
Pour la pluie c'est chacun pour soi, pour le reste c'est l'affaire de tous, 2000
Lieu de production : atelier EDF, Bourges
Sculpture /installation composée de :
7 chaises enfant, table de bivouac de l'armée, cage d'écureuil sphérique de jardin public en 7 éléments, 75 touries en verre, 2 tables d'écolier bois et formica (bleu / jaune), plaque en zinc perforé avec titre
Dimensions : H: 2,75 m; L: 6,00 m; l: 4,90 m
Vues la Bourse d’art monumentale d’Ivry, Galeries Fernand Léger, Ivry sur Seine, 2003
Photos : Nicolas Hérubel
« l'homme qui ne veut ni retourner à Moïse, au Christ ou à Mahomet, ni se contenter d'un arlequin éclectique doit reconnaître que la morale est le produit du développement social ; qu'elle n'a rien d'invariable ; qu'elle sert les intérêts de la société ; que ces intérêts sont contradictoires ; que la morale a, plus que toute autre forme d'idéologie, un caractère de classe. »(1)
Au commencement était le verbe…
Le titre, adminicule de classe, marque l'origine.
Pour la pluie c'est chacun pour soi… De manière progressive,cette phrase s'est apposée à la naissance de l'œuvre, en amont de l'intitulé, elle est la mémoire de l'invention d'un trésor de bouteilles vides, prémice à la découverte du monde.
Nicolas Herubel rencontre des objets avant de les choisir. Il sait aussi les raconter…
A la vie comme en art,les circonstances de la première entrevue sont importantes, on y découvre parfois le sens et les signes d'une destinée commune.
L'assemblée des Dames-Jeannes l'attendait au sortir d'un été dans la Cour des Miracles d'Emmaüs. L'abouchement avec ces grosses bombes désemplies eut lieu sous la pluie, dans des odeurs de terre mouillée. Gouttes de verre vide, elles dessinaient la métaphore en silice de la plus petite quantité d'eau libre jamais rencontrée : une goute de pluie, simplement enfermée dans la pleinitude des tensions de la surface qui dictent sa forme.
Désirées, enviées, il en achète d'abord quelques unes sans trop d'intentions révélées. Puis, très vite, Nicolas Herubel veut épuiser le stock, comme un Romain qui repart à la chasse aux Sabines, il retourne chez les chiffonniers à l'affût des Dames-Jeannes.Ce sont des bonbonnes, et non pas des touries. La chimie des liquides précieux, comme le vin détermine la couleur du verre. Vert, il est gage de bonne garde, parce qu'il arrête les ultra-violets de la lumière. La particularité de la couleur du verre donne à l'objet un nom d'origine inconnu : la tourie.
Crasseuses au large ventre, elles sont rondes, encore clissées de paille ou d'osier, leur verre blanc est sale, il faut les rapporter à l'atelier, leur ôter l'odeur de sainteté caritative qui accompagnent leur récupération. Qui a lavé une carafe avant la décantation d'un vieux Bordeaux imagine la démesure de la tâche pour les remettre en transparence et lumière…
L'électricité habitait jadis la cathédrale industrielle qui sert maintenant d'atelier à l'artiste, les touries et les bonbonnes y avaient place besogneuse , contenant les liquides nécessaires à la chimie de l'électricité, on imagine l'eau distillée des batteries joliment stockée dans ces panses cristallines…
Read more
Fausse route ! Belle lurette que les électrons ne se pressent plus sur les quelques chemins de cuivre qui parcourent encore le lieu. L'énergie vient d'en haut, c'est celle de la cataracte, du déluge, la foudre a crevé le toit, il pleut à grosses goutes dans l'atelier. Comme dans un poème de Marinetti, les bonnes-bonbonnes ont leur double, les bombes-bonbonnes. Le bruit, le poids, l'odeur, sont tout d'abord celles de la pluie, temps de paix, temps de guerre… Fait-il beau aujourd'hui ?
Mille et une bonnes bombes bonbonnes tombent sur des têtes hébétées laissent le monde crânement ouvert, calottes découvertes, quartiers ouverts, débordantes épluchures de globe terrestre sur la table de stratèges en campagne, micro-sections de planisphère en goguette nationaliste. Le tout livré à la sagacité des petits enfants des cinq continents, belle jeunesse assise sur chaises d'écolier devant PC-Cncablé en temps réel, belle jeunesse qui au nom de la manipulation des images peut se mettre à l'abri des faits, quitte à sacrifier la raison en péril !
L'écriture Herubel est aussi objectale que spatiale. Les objets sont allusifs, ils surfent sur une vague littérale, grosse déferlante de sens , sans jamais s'y abimer.
Le style Herubel est libre, poète futuriste, adepte du motlibrisme en trois dimensions, il écrit concret par juste apposition des objets. La nature même de ces objets et leur qualité sont telles qu'ils s'inscrivent absolument dans une poésie concrète et politique sans qu'ils soient pour autant travestis ou dépravés.
Ainsi la bouchère en bataille bombarde le sens général d'une frappe tragique qui n'a plus rien de chirurgicale. L'imprécision et l‘aléatoire qu‘elle introduit dans le dispositif n'ont d'égale que les aspects biologiquement inquantifiables véhiculés de folie des vaches vers celle du genre humain.
Marquant le paysage romain du soc de sa charrue-outil imprimante, ensemençant le gravier des allées de la villa Médicis d'oxydes de fer, déjà Nicolas Herubel cherchait à inscrire, à laisser trace. Plus tôt, en 1979,une œuvre inaugurale intitulée «Tablettes» posait clairement un rapport singulier à l'écrit.
«Pour la pluie s'est chacun pour soi, pour le reste c'est l'affaire de tous.»
La virgule est ici le soc de charrue qui trace dans la rondeur des mots le sillon du doute. Une virgule,pied de nez propre à changer la face du monde, qui fait que tout peut basculer. Entre bon sens et mauvaise foi, la virgule trace une ligne de partage de la raison.
Paul Cabon
Catalogue Nicolas Herubel « Pour la pluie c'est chacun pour soi, pour le reste c'est l'affaire de tous » coédité par l'École Régionale des Beaux -Arts de Rouen, Les Écoles Nationales d'Art Décoratif de Limoge et d'Aubusson, L'École d'Art Gérard Jacot de Belfort et le 19-Centre Régional d'Art Contemporain, Montbéliard. 1999
(1) Léon Trotsky, traduction Victor Serge, collections- Libertés 45, Éditions Pauvert, 1966
Il reste important de rappeler que ce texte fut achevé par Trotsky à Coyacan le 16 février 1938.
Suite à la première édition de mars 1939, et au « prière d'insérer » qui accompagnait la traduction par Victor Serge, Trotsky écrivit en juin 1939 « Moralistes et sycophantes contre le marxisme » qu'il considérait comme un prolongement de « Leur morale et la nôtre », le 23 août 1939 le pacte germano-soviétique précédait de peu le début de la seconde guerre mondiale...
Photo : Jean Frémiot
Cependant, les démêlés de la bouchère avec la vache folle n’ont pour nous que peu d’intérêt, 2000
(œuvre constituante de l’installation “Pour la pluie c’est chacun pour soi, pour le reste c’est l’affaire de tous”, pouvant s’envisager comme autonome.)
Lieu de production : atelier EDF, Bourges
Sculpture en 3 éléments :
Trépied de transfusion, dévidoir et ficelle de boucher,
Dimensions : H: 2,15 m, L: 0,57 m, l: 0,57 m
Vues de la FAC, Foire d’Art Contemporain, Château d’Eau, Bourges, 2000
Photos : Nicolas Hérubel
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, 2000
(œuvre constituante de l’installation “Pour la pluie c’est chacun pour soi, pour le reste c’est l’affaire de tous”, pouvant s’envisager comme autonome.)
Lieu de production : atelier EDF, Bourges
Sculpture en 4 éléments :
Matelas de laine, rameur d’entraînement en acier et aluminium, fond de cuve acier, perche en bois, céramique et fonte d’aluminium, “marcel” en coton et résine injecté avec inscription éponyme.
Dimensions : H : 2,30 m, L : 3,20 m, l : 1,80 m