Entretien avec Danièle Yvergniaux
Danièle Yvergniaux
Danièle Yvergniaux : Vos installations sont fondées, la plupart du temps, sur une forme d’intéractivité avec le spectateur. Elles mêlent images (photos et vidéos), sons dans des dispositifs « scéniques », pourrait-on dire. L’utilisation d’animaux vivants n’est pas fréquente. Dans l’installation réalisée à Pougues-les-eaux, quelle est la fonction des oies, en regard de la proposition artistique, et de votre démarche plus généralement ?
Cécile Le Talec : Depuis quelques années, j’ai effectivement réalisé un certain nombre d’œuvres, se présentant sous la forme d’installation multimédias, qui mêlent vidéos, photos et sons dans des dispositifs que l’on peut qualifié de « scénographies ». Ces différentes installations ont été réalisées soit dans le cadre de commandes privées ou publiques, pour des espaces extérieurs (parc, jardins, friches) ou pour des espaces d’expositions. Tous ces projets ont été élaborés autour et avec les caractéristiques spatiales du lieu, ainsi toutes ces œuvres ont un caractère in situ. Elles ont été générées par une ou plusieurs questions liées à l’environnement et au contexte d’exposition : architectural, géographique et sonore. Je travaille avec le son depuis une dizaine d’années, dans mes premières installations le son était plus envisagé comme un matériaux brut d’accompagnement et utilisé sous la forme de compositions de bruits, puis de compositions avec ces mêmes matières sonores extraites directement des lieux d’exposition, ensuite j’ai commencé a composer des morceaux en mêlant bruits et musiques sous la forme de compositions sonores.
Depuis 1999, j’utilise les voix dans le cadre d’interprétations musicales chantées, ou sous la forme d’interprétations de textes que j’écrit. Ces textes sont écrits en fonction du contexte environnemental de l’exposition et renvoient donc toujours à différents éléments constitutifs du lieu : dialogues entre des voix de femmes, d’hommes, d’enfants, qui s’entretiennent sur le silence, le temps qu’il fait, les vacances, les règles grammaticales, la présence des voisins, l’aménagement urbain, l’organisation de son jardin, les stratégies du jeu. En général les voix se déclenchent dans l’installation lorsque le spectateur croise les faisceaux-infrarouge du détecteur de mouvements. Les vidéos ou photographies projetées sur écran participent à la fiction en train de se faire, et le corps du spectateur-usager se trouve projeté par son ombre à l’intérieur de l’image. Pour toutes ces installations, le dispositif scénique est fondamental, car ce qui est, à chaque fois interrogé, dans ces environnements, c’est bien une relecture du dispositif cinématographique. Tous les composants-constituants sont présents : image mouvement, musique d’accompagnement, bruitage, dialogues, récits (textes). Ces dispositifs se proposent d’être perçus comme des déconstructions cinématographiques, tous les éléments nécessaires à la fiction sont présents et se proposent pêle-mêle, pour des associations et constructions infinies (aléatoires et probabilités). Dans d’autres installations, ce sont des objets mobiliers (que je dessine) qui sont équipés de détecteurs et qui déclenchent les voix : éléments de décors ou accessoires d’un film à venir.
Pour le projet réalisé dans le cadre de l’exposition Animagus, au Centre d’Art de Pougues-les-eaux, l’utilisation des animaux vivants, comme « acteurs », est en réalité une grande première. J’avais le désir depuis longtemps, de faire intervenir des animaux, dans le cadre de mes recherches, mais c’est dans le contexte de cette proposition d’exposition que j’ai pu mettre en œuvre ce désir. Les quatre oies, qui vont participer à cette expérience sonore de plein air, déclencheront lors de leurs passages et déambulations les détecteurs de présence, et libéreront quatre voix. Il s’agit là, de tenter de redonner la voix et la parole à ces animaux de basse-cour.
D-Y : Vous avez choisi ces animaux de basse-cour, à la fois, me semble-t-il, pour leur connotation symbolique (le jeu de l’oie, les oies du capitole... ) et pour leur couleur : des oies blanches. L’animal est-il simplement un matériau au même titre que d’autres composants, ou avez-vous une position particulière en ce qui concerne la relation animal/humain ?
CLT : Ces oies ne sont pas utilisées comme des matériaux mais bien comme des actrices et intervenantes, à part entière, dans le dispositif, ce sont de réels sujets non des objets ou des images vivantes. Ces oiseaux de basse-cour, ont été choisis, d’une part, parce que, comme je le disais tout à l’heure, le contexte environnemental est fondamental pour la mise en œuvre et l’élaboration de mes projets, ici, le Centre d’Art est situé dans un parc et jouxte le casino de jeux (jeux de l’oie), et d’autre part pour leur charge symbolique (les oies du capitole).
Le jeu de l’oie se présente sous la forme d’un plateau-terrain en spirale, et les pions des joueurs se déplacent de façon aléatoire (en fonction des points marqués par les dés) sur le plan, les oies figurées dans chacune des cases, indiquent une étape positive ou négative : avancer, reculer, rester en place. Il s’agit, dans ce jeu de « société » qui se joue en groupe ou à deux, de se déplacer au hasard des chiffres, de façon aléatoire, pour arriver le premier au centre de la spirale, ici nul enjeu de stratégie, ni de tac-tic, simplement se fier au hasard des nombres : ni un jeu d’argent, ni un jeu de gain, mais un jeu basique, consistant à arriver le premier. Ces oiseaux domestiques, incarnent donc l’image archétypale du jeu où les joueurs rivalisent entre eux pour atteindre une première place, qui leur donnera l’illusion d’être vainqueur, de réussir, d’être content de sois, dans une bataille où seuls les coups de dés déterminent la puissance de l’individus : incarnation du hasard, et de l’irrationnel. Jeu de l’absence de stratégie où tout repose sur une confiance irraisonnées dans les points du dé.
Les oies domestiques, de façon, plus générale, ont une réputation plutôt péjorative, d’animal idiot, agressif, qui ne possède aucune autonomie (se déplace en groupe) dans une totale dépendance, et qui est maladroit (sa démarche dodelinante, sa difficulté à voler). Leur voix est désagréable, ressemble à des cris éraillés. De très nombreuses expressions se rapportant aux animaux, y font référence dans le cadre de qualificatifs négatifs. Pourtant, et paradoxalement, elles sont aussi symboliquement rattachées à l’idée de pureté, de naïveté et de docilité. Leur couleur et leur taille les apparente aux cygnes, dont elles ne bénéficient pas du caractère majestueux et sacré. Les métaphores et images attachées à cet animal sont pleines de contradictions, et c’est pourquoi, il me semblait intéressant de leur proposer une participation active, dans le cadre de ce dispositif pour quatre (v)oi(x)es : alto, soprano, mezzo, basse. Véritable quatuor, pour un opéra à venir. Cet animal, en dehors, de ses références au jeu et aux gardiennes, constituent aussi de véritables créatures à consommer. En effet, quotidiennement nous sommes en contact physique et charnel avec les subsidiaires de cet oiseau : plumes (oreillers, duvets, vêtements) et chaire à déguster. Cet animal familier hante le quotidien sous différentes formes : image-symbole, chaire, et matière protectrice.
Ce qui m’interesse, dans le cadre d’une tentative de mise en relation animal/humain, réside dans les différentes questions soulevées par leur présence, concernant le territoire, la sexualité, la hiérarchie, l’instinct, l’adaptation au milieu géographique, le rapport de l’individus à son groupe.
L’utilisation de l’animal vivant, dans le cadre d’expériences diverses : scientifiques, artistiques... pose le problème de culpabilité et donc de droit, car le débat se place d’emblée à un niveau affectif. Synthétisé par l’appitoiement face au sujet envisagé comme victime (oubliant que celui-ci est consommé dans sa chaire quotidiennement). La relation animal/humain soulève, en fait, la question du regard et du point de vue. Ce qui est alors intéressant est de se poser la question relative à la dépendance d’un sujet par rapport à un autre. Le sujet animal idéalisé exclu toute forme de consommation et de servilité. Cette contradiction et cette ambivalence me semble en fait être au cœur de la question du positionnement que l’on a dans notre rapport à l’animal. La question du choix, de dépendance, de relation est en fait unilatérale et toujours égoïste. L’animal est une nécessité tant dans sa consommation que dans le besoin d’affection. L’animal de compagnie porte d’ailleurs bien son nom, il accompagne, mais ne partage rien en commun. L’animal domestiqué offre sa présence en échange de nourriture, dans laquelle il se transformera.
Ce rapport à l’animal renvoie donc finalement à notre incapacité, à notre impossibilité définitive et irrémédiable à trouver un terrain d’entente et d’accord, ensemble. Enfin, cette fascination face à l’animal semble résider dans ce qu’il nous permet de s’autoriser à penser et à faire. Fascination pour le comportement irrationnel, pulsionnel et primitif, attitudes possibles comme modèles d’espaces de permissivité.
On se regarde, on ne se comprends pas, on cohabite, on s’accompagne momentanément.
D-Y : Comment avez-vous envisagé l’inscription de cette installation dans le contexte du Parc Saint-Léger de Pougues-les-Eaux ?
CLT : L’installation avec les quatre oies, dans le Parc, se présente sous la forme d’un enclos, à l’intérieur duquel quatre maisons emmergeantes du sol en gazon, abritent les oies. Des détecteurs de présences sont installés à l’intérieur de la parcelle, et déclenchent des voix, leurs voix, lors de leurs traversées. Ces voix : deux voix d’hommes et deux voix de femmes, sont des monologues qui se transforment en dialogues dès que les paroles se chevauchent. Ces voix s’entretiennent sur les stratégies du jeu de manière générale : jeux de rôles, jeux de pouvoir, jeux politiques, jeux de gains, jeux de comportements, d’attitudes, jeux de hiérarchies, jeux de guerre, jeux de combats... Un cinquième détecteur déclenche un son musicale : composition musicale réalisée à partir d’enregistrements de sons de machines à sous. Cette musique d’accompagnement de cinq minutes, se diffuse parallèlement aux dialogues et est à envisager comme l’environnement musical du dispositif « scénique ».
D-Y : Comment s’articule l’autre pièce, projection vidéo, présentée à l’intérieur du Centre, en regard du jeu de l’oie ?
CLT : Présentée dans le Centre, Chut... se présente sous la forme d’une installation : projection vidéo, couple de perruches, banc-perchoir et refrain. Les visiteurs (par couple) sont invités à rentrer dans le dispositif, après avoir poussé la porte d’entrée grillagée, et venir s’installer sur le banc-perchoir, afin d’assister à la projection vidéo. Deux perruches accueillent les deux visiteurs. Un film de sept minutes est projeté sur un grand écran dont la surface est couverte de plumes blanches, un ventilateur fait vibrer la surface de l’écran. Un refrain murmuré est diffusé en continu dans la salle de projection et accompagne le film. Les visiteurs sont installés côte à côte sur le banc sur le même modèle que le perchoir des oiseaux. Ce banc, à bascule demande à l’usager de chercher le point d’équilibre juste pour son assise et pour éviter la chute. Il est invité à utilisé ses mains comme accroche au siège pour obtenir une meilleure stabilité, il se retrouve ainsi, dans la même position que les hôtes oiseaux. Le film présente un plan fixe sur le bleu du ciel, puis dans un grand fracas, un homme chute au bout d’un élastique, et disparaît à nouveau... Le visiteur est ici, invité, à faire l’expérience d’un espace qui s’interroge sur les conditions visuelles et spatiales de l’apesanteur. « Je rêve de voler », souhait impossible, qui ne peut conduire qu’à la mort, sous les yeux étonnés des oiseaux qui n’ont que faire du principe de l’apesanteur...