A mind trip, a body journey. Avec Pauline Toyer.
Camille Viéville
« This is not a mind trip, this is a body journey », susurre la voix en ouverture de Liquid Air, un des morceaux les plus connus d’Air Liquide, groupe de techno des années 1990. Pauline Toyer a donné ce nom d’Air Liquide (2021) à l’une de ses installations, composée de tissu imprimé, d’emballages de médicaments mis sous vide, de son (créé par Celsian Langlois) et d’un matelas gonflable, juché de cartouches de protoxyde d’azote (N2O). Ce même N2O, aussi appelé gaz hilarant, qui est aujourd’hui massivement employé comme drogue, détourné de son usage médical (anesthésiant) et industriel (propulseur de crème chantilly), en vertu de ses effets euphorisants. Air Liquide raconte un monde malade, étouffé par ses déchets, où chacun cherche, comme il peut, à reprendre son souffle. Elle est non seulement une œuvre importante dans le travail de l’artiste, pour sa richesse plastique et sémantique, mais aussi une œuvre exemplaire quant à son élaboration.
Depuis le début des années 2010, Pauline Toyer développe une pratique pluridisciplinaire (installation, peinture, photographie, dessin, etc.) où la sculpture – c’est-à-dire le rapport à l’espace, au point de vue – prévaut. Par glissements, par ricochets, elle sample les formes, les références, les objets. Ainsi, après Air Liquide, retrouve-t-on le motif du lit dans Falling Asleep (2022), un lit de camp accroché au mur, peint d’un motif de circuit imprimé et de plateforme de livraison, semblable à une projection standardisée sur l’écran de nos nuits. Les cartouches de N2O, de différentes tailles, et les plaquettes de médicaments réapparaissent quant à eux, çà et là, s’accumulant comme sur les trottoirs des grandes villes. La sculpture C.R.E.A.M. (2022) rassemble ces bombonnes sur un présentoir aux faux airs seventies, non en plastique orange mais en bois et plâtre blanc. Pauline Toyer a choisi la marque de cartouches de N2O C.R.E.A.M. – acronyme de « Cash Rules Everything Around Me » –, nous rappelant, si cela était nécessaire, que le cynisme capitaliste est sans limites.
Dans le bel atelier de l’artiste à Cormeray, en juin dernier, de nouvelles pièces sont en préparation, dont certaines avec d’autres bombonnes de C.R.E.A.M., celles-ci de taille magnum et ornées d’un cobra : « Mon obsession récente se porte sur le serpent, explique Pauline Toyer, en plus des mythes dont il est le vecteur, ces formes serpentines viendraient d’une certaine façon s’échapper de la grille moderniste. » Ainsi le trouve-t-on déjà dans Bread Dance (2024), une installation pareille à un diorama, conçue pour la Borne du POCTB, module d’exposition itinérant en région Centre. Elle porte sur la prédation et son organisation, sous l’aspect ludique d’une machine attrape-peluche et celui plus inquiétant d’un terrarium. Au centre, sous une lumière éblouissante, un énorme serpent en plâtre peint guette ses proies, peut-être les spectateurs dont des miroirs renvoient le reflet.
Ces ramifications se connectent elles-mêmes à d’autres motifs, récurrents et connexes. Ainsi, aux côtés de l’objet industriel, parfois monstrueux, et de l’animal, le corps humain est suggéré dans de nombreuses œuvres, à l’exemple du bien-nommé Le grand nez (2024) : un organe en plâtre haut d’un mètre quarante, sorte de chaînon manquant entre le sphinx de Gizeh (2500 avant notre ère) et les Lemurenköpfe (1992) de Franz West. Rosa (2024) est quant à elle composée de deux sculptures qui évoquent tout à la fois des enceintes (si elles n’émettent pas de son, elles diffusent une lumière rouge), des guimauves géantes et une paire de seins ou d’yeux, peut-être, jusqu’à produire un carambolage entre formes industrielles et organiques à la manière d’un David Cronenberg dans les années 1980-1990. Parfois, le corps se métamorphose à la croisée de l’histoire de l’art et de la culture pop. Ainsi, dans Around me (2024), deux mains jointes, traitées en haut relief se joignent, qui rappellent toute une tradition de la sculpture en terre cuite vernissée. Mais un embout plastique de cartouche C.R.E.A.M. glissé entre les doigts, nous ramène brutalement dans le monde contemporain. Selon l’angle, les vides laissés au centre des poignets et des mains dessinent un masque horrifique, celui du célèbre film de Wes Craven, Scream (1996), dont une rumeur persistante dit qu’il a été inspiré par le non moins célèbre tableau d’Edvard Munch, Le Cri (1893). Comme si les strates hétérogènes d’une culture visuelle commune se trouvaient concentrées en une forme unique. Le travail de Pauline Toyer, traversé d’images et de matières en constante mutation, est affaire d’esprit autant que corps : « This is a mind trip, this is a body journey. »