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Nicolas Hérubel et Thierry Heynen

LES ENTRETIENS DE LA GALERIE DUCHAMP
Entretien du 31 janvier 1994
par Thierry HEYNEN, Directeur de la Galerie DUCHAMP

TH “Panoplie”, “Mains courantes”, “Tables d’orientation”,”Dispositifs~’, “Grands travaux’,..., aujourd’hui pour la galerie DUCHAMP un projet intitulé “Permis de construire”. On retrouve dans toutes ces réalisations le corps, sa mise en situation, et des notions de construction. Ce sont les trois grands thèmes abordés dans votre réflexion.

NH Oui, sauf que là ils ont été amenés par une expérience de rupture dans mon travail. Cette coupure d’un an, un an et demi avec mon atelier, due à ma nomination à l’école des Beaux-Arts de BOURGES a creusé l’écart entre ma sculpture et moi. Il s’agit en fait de la troisième rupture dans mon travail. J’en ai connu une entre les machines et les mains courantes, une autre entre les mains courantes et le travail que j’ai mené en Italie.

Là, elle est venue un peu à mon insu, comme une espèce de mouvement maintenu en suspens. Cela m’a permis de prendre la mesure de ce vide qui est devenu au fil des mois une béance. Je me suis aperçu qu’il y avait dans la constitution du travail une part de construit que, là, je trouvais complètement érodée. Mon travail, avec le recul, devenait les gravats de tout ce vide qui s’est opéré. Il y avait ensuite cette nécessité -cela faisait partie de mes ambitions lors de mon retour d’Italie- d’engager un travail sur la construction. Là-bas il y avait en autant de situations qui mettaient en exergue ce désir de bâtir et d’élever. Cela fait partie des projets de la vie. Et ces évènements, auxquels je faisais allusion sont venus mettre une rupture dans cet élan... Cela a été quelque chose de relativement sain aussi, puisqu’il y avait une situation de précarité que l’on connait aussi dans le monde actuellement... Il me semblait vain de perpétuer un travail si je n’arrivais pas à comprendre certains évènements. Il y a eu le désir de reconstruire ou de rebâtir. Ce n’était pas rebâtir un atelier ou sa maison, c’était rebâtir, c’était quelque chose d’ambitieux, de simple..., de contribuer à quelque chose. Les formulations que je pouvais apporter ne me satisfaisaient pas...

Il y a eu la réalité de constructions de ponts, de choses comme cela qui me paraissaient devenir finalement justes. J’étais “entre deux~~, géographiquement (entre ROUEN et BOURGES) mais aussi partagé entre mon désir de me construire et celui de voir comment comprendre les anéantissements qui se produisent autour.

L’idée de pont participe à cet élan que chacun a de vouloir contribuer à quelque chose sans que cela ne soit une jouissance égoïste. Il y avait le désir maintenant de construire des ponts, qui devenait une nécessité ou un sens réel à la reprise d’un travail. Donc c’est là-bas que je vais remettre en forme ces idées qui étaient un peu brouillonnes et je m’exerce à nouveau là. à ce désir de bâtir ces constructions.

TH : Avant d’aborder vos nouveaux projets à partir de ponts, j’avais presque eu l’impression qu’il y avait eu un travail de déconstruction. Dans vos pièces “mains courantes” on avait un objet qui pouvait évoquer un élément manufacturé ou industriel, qui était complet en sois entièrement construit, puis petit à petit les “dispositifs”, les “grands travaux” abordaient des chantiers en cours de réalisation, ou en relation au faire, un peu à la base de la construction, en rapport au matériau -l’arrêt de l’utilisation du métal au profit du bois et du plâtre-, au départ du “faire”....

NH : Je souhaitais revenir au fondement des actes, ce qui permettait de prendre pied pour réélever quelque chose. J’avais, avec les travaux antérieurs, mis en place quelque chose qui aurait pu devenir un système, j’avais connu déjà à l’issue des “machines” ce désir de rompre et la méfiance vis à vis du travail que je pouvais générer, et d’engager quelque chose qui puisse être du domaine du corps sans que cela soit systématiquement un environnement de machine. Il y avait avec les mains courantes, l’évocation de la présence d’un flux, d’un passage, cela s’ouvrait déjà aux préoccupations des autres. Ensuite je me suis interrogé sur la notion du désir de faire, de bâtir, d’élever. Quels étaient les ressorts qui agissaient et qui permettaient d’ambitionner une construction ou l’ouverture d’un chantier. Le séjour en Italie posait clairement la question à travers le temps de ce désir qui se trouvait perpétué ainsi. Tous ces mécanismes là, plutôt que la chose en elle-même me fascinaient. Donc j’ai essayé de reprendre les ambitions de départ et de ne rien perdre du parcours biologique auquel je consacrais mon travail. Les faits de la vie se trouvaient jalonnés par ces pièces là et il y avait ce désir de voir quelle part occupait la création dans mon travail, où cela se nichait. C’est en opérant une sorte de vide que j’ai pu le situer. Donc là je reviens sur des bases, des fondations et à partir de là maintenant j’opère une reconstruction. Ce sont, au sens propre et au figuré, tous les mécanismes d’une création que j’essaie de requestionner par rapport à une position de bâtisseur.

TH : Dans votre projet avec les ponts, on retrouve les notions de bâtir, élever et relier, interroger les autres ou relier avec les autres. Cela correspond au symbole du pont, ce lien. Dans les mains courantes se profilaient déjà ces intérêts là. La “main courante” n’est-elle pas un pont pour la main?

NH : Oui, c’était un petit peu aussi comme disait Philippe CYROULNIK une façon de donner une architecture à la vie. A la fois les composantes de la vie, les composantes de la ville, l’environnement, se trouvaient liés ici. C’est quelque chose qui se trouvait présent comme un recours possible sans que cela n’astreigne le corps à un retour. C’était une présence qui permettait de guider une marche sans l’inféoder. Cela reste dans la même lignée. Je crois faire un travail qui se développe assez doucement mais qui reste à peu près sur une même préoccupation.

TEl : Les préocopations de bâtisseur, de grand bâtisseur arrivent dans un contexte un peu particulier : la nouvelle bibliothèque qui est le grand chantier actuel sur PARIS, et le problème bosniaque qui est lui la grande déconstruction. Cette construction et cette déconstruction peuvent toutes deux être considérées d’ordre culturel (ou au moins en partie).

NH : Justement je voulais réintroduire en termes de culture, de peur que cela ne s’oublie, le désir de la construction du pont. A travers le regard qu’on peut porter sur les choses, qu’il s’agisse de l’un ou l’autre, qu’il s’agisse de la pierre, de l’eau ou autre, qu’on puisse y voir un pont à devenir et qu’en quelque sorte soit maintenu ce savoir, ce savoir-faire où ce savoir désirer, ce pont. Je m’applique à essayer dans différentes situations de mettre en toile de fond cette représentation, cette image du pont.

TH : Votre choix des matériaux pour toutes ces séries de travaux autour de la notion de pont, est-il lié à la construction même du pont, au fait de construire...

NH : C’est lié au fait qu’il y a des matériaux qui sont mû par l’homme, il y a des lois propres et chacun des matériaux qui arrivent à se cristalliser sur le désir, l’ambition d’individus. Il y a ce questionnement sur les matériaux qui est très premier voire primaire. C’est l’élément concret qui permet de faire le pont avec l’idée que je développe. C’est une manière d’entrer en matière et de prendre à témoin les choses, très immédiate. Il y aura un travail qui apparaîtra peut-être là avec des radiateurs. Je pense qu’il y a des éléments de confort qui se retrouvent regroupés ici, mais qui ont l’apparence aussi de ponts, de circulation de l’eau...Ce sont des choses évidentes mais qui sont précieuses et il est bon de voir autour de nous tout un registre de formes qui sont issues de cette idée du pont.

TH : Il y a un rapport d’échelle qui intervient et qui devient intéressant dans l’utilisation de la matière, du matériau, du dispositif de chaque objet par rapport à l’échelle humaine. Un pont généralement est une architecture démesurément grande par rapport à l’homme et là vous intervenez presque à la base avec des outils possédant la forme du pont à la taille de la main, vous utilisez des mélanges de matériaux à l’échelle d’un faire quotidien qui transforment le rapport qu’on peut avoir avec le pont qui peut porter physiquement : ici il y a une sorte d’intimité avec l’objet.

NH : Il fallait qu’il y ait des médiums qui facilitent ce transport qui évite effectivement d’être terrassé par la lourdeur de l’entreprise, ou le côté solennel de l’édification d’un pont. C’est quelque chose qui est à entretenir dans l’idée comme quelque chose de très sain de très immédiat, d’une planche tendue entre deux piles. En la rendant très accessible par des sortes de clins d’oeil, il y avait cette distance qui nous sépare d’une réalisation réelle d’un pont qui se trouvait amoindrie. C’était une manière de faire valoir l’acte plus que l’enjeu physique auquel il renvoie, et la facilité de l’acte qui est quelque chose qu’on peut voir jaillir en soi mais qui pourrait être oublié. Donc je rappelle au souvenir.

TH : Dans le pont il y a le lien d’un lieu à un autre, d’une personne à une autre mais il y a aussi le fait de passer par-dessus un vide, par-dessus un torrent, une rivière, un fleuve, ou un élément qui met en péril la personne qui traverse. J’ai un peu envie de poser la question quel est l’élément que vous voulez éviter...

NH : Je ne veux pas tant l’éviter mais consacrer aussi cette réalité d’une précarité, d’une précarité dans nos jugements, dans la vie même, d’une précarité dans les choses paraissant prétendument acquises et qui peuvent être rompues très facilement. C’est le flux, c’est le lieu commun, ce peut être le flux de la vie, ce peut être une chose qui a cours, qui a son cours pardessus laquelle on passe avec l’idée qu’on est un simple passant.

TH : Comment définissez-vous votre fonction ou votre position de sculpteur par rapport au terme de constructeur ? La construction du chantier permet-elle un parallèle au métier de sculpteur ?

N H : Face à l’abstraction d’un espace, ce qui me permettrait d’être à pied d’égalité avec un bâtisseur, c’est le désir ou l’ambition de voir ici, devant, là, se cristalliser quelque chose. C’est comment regrouper les énergies pour arriver à ce que dans l’espace se bâtisse au fil du temps une structure qui reçoive une morphologie. C’est la conviction que d’un vide il peut naître un plein, qui me fait agir. Ce n’est en rien la connaissance des problématiques du bâtisseur...

TH : Par rapport à la galerie, à l’espace restreint qui est celui de la galerie DUCHAMP, est-ce que votre action de “bâtisseur”, se trouve liée à l’espace uniquement par le choix de pièces qui pourraient entretenir un rapport avec les propositions de la galerie ou y-a-t-il une action qui sera beaucoup plus liée architecturalement à la présence du lieu ?

N H : Je vais tenter de rendre plus prégnant cette omniprésence de la référence au pont, à l’architecture, pour que l’espace Soit sollicité et mis au service de cette idée.

Cela va me permettre aussi d’accréditer la rupture d’échelle à laquelle je suis attaché à faire naître des ponts ou l’idée de ponts dans un espace intérieur, qui est là assez proche de la relation que l’on vit avec un appartement, un intérieur. Mettre à jour un espace rassurant qui autorise un repli sur soi-même en le perçant, en venant le chahuter par la présence de cette construction qui n’est en rien quelque chose de calme qui effectivement comme vous y faisiez référence est une ligne tendue au-dessus de quelque chose qui est en perpétuel mouvement. L’idée de rapporter ces éléments là dans un espace clos permet de réintroduire ces idées du flux, d’une précarité, permet d’éviter d’avoir un regard centriste sur la vie.

TH : Comment souhaitez-vous le regard du spectateur sur vos pièces ?

NH : C’est une manière en quelque sorte de créer, là encore, des passerelles dans la compréhension qu’il peut y avoir de ces objets là. Il y a des outils, il y a du plâtre à l’état premier, il y a des sollicitations assez matérielles qui vont permettre d’accéder au niveau de compréhension que j’accorde au pont.

Cela part à la fois des matériaux communs, cela part de l’idée du lieu commun qui est le pont, et c’est à chacun de faire usage ou de voir ce qui se trame derrière cela.