Expérience
Jacques Victor Giraud
Trois espaces sont à découvrir. Ils sont reliés par des passerelles. Sujets faisant partie des œuvres précédentes de Nicolas Herubel avec les tables d'orientation, les ponts, les mains courantes. La première passerelle arrête le corps pour saisir l'espace. Un jeu ? Un divertissement ?… Une piste d'autos tamponneuses est présente avec son sol en métal, son grillage et les éléments d'électrification. L'ensemble est en cours de montage ou de démontage. L'échelle humaine resserre ce lieu et force le spectateur aux jeux d'esquives, de heurts, de face à face ou d'affrontements avec l'autre. Une boule à facettes dans son lent mouvement circulaire renvoie avec humour la misère de la possible fête.
Tournez, tournez
petites filles
tournez autour des fabriques
bientôt vous serez dedans
tournez, tournez
Jacques Prévert
Une bâche suspendue par de multiples cintres fait office de barrière. Les corps induits deviennent mur humain. Le social ironiquement introduit dans ce « huit clos », se dispute avec le parfum de la menuiserie (aménagement du pourtour de piste) convoquant ouvriers et employés (un nécessaire de nettoyage est sur le sol).
Rituel de passage pour clore le « manège » de comportements, le corps doit franchir et fléchir la tête sous la blancheur des chemises, afin de découvrir le second espace.
Des structures pouvant osciller supportent les chemises de tout un chacun. Elles offrent un couloir dans le tintement des cintres. L'agencement des structures : la musculature, les nervures de sang ou d'influx, le squelette compose les mécanismes. La matière est réduite à des agencements. L'homme est ce qui s'ajoute à ces mécanismes par l'intermédiaire de son habit, de ses odeurs. Les forces font un aller-retour - le sang-artères bleues et rouges dans un va et vient . Exodes anciens et plus récents aux portes de l'Europe. Un gué, une oblique /passerelle surgit entre deux mondes. La structure/squelette cette fois s'élève. Autel, croix mais aussi instrument de mort confèrent le concept théologique.
La Déposition, œuvre de Fra Angélico où la composition ne fait guère de concession à sa forme. Les positions verticales sont affirmées. La disposition centrale, fortement verticale esr déterminée par les échelles sur la croix. Le corps du Christ est placé en diagonale contre la surface plate des échelles.
Élévation du corps, mais ici un corps est donné à tous (ceci est notre corps :titre de Nicolas Herubel). Il convoque et force la position solitaire : l'engagement. Puis vient la descente où le billot, pièce centrale, chute ou se dépose sur le sol. La surface usée du bois évoque le théâtre de la cruauté : découpe de la chair, masses de muscles et de viscères – la notion de charnier chère à Bataille. L'actualité s'érige avec les éléments du quotidien. Le dénuement complète la solitude et l'abandon de la société. Plus de protection, seul le titre à voir en rouge par l'intermédiaire du feu provenant d'un brûleur donne l'intensité. Le silence est imposé et fait crier les morts. La blancheur du passage nous revient. Le rituel qui nous à fait baisser la tête pour nous retrouver happés dans les convois humains forcés lors d'épuration ethnique. Le déchainement des éléments fait écho au déchainement des corps.
Le billot dans sa dépose ou sa chute offre un mouvement de basculement et la pointe d'un de ses angles vient frapper le sol surface lisse et étendue. Cette surface se voit alors troublée, comme une étendue d'eau, par de multiples circonvolutions dessinées par des baguettes de pain. La quantité renvoie immédiatement à la multiplication des pains. Mais cette quantité met en jeu et en question la notion de ressemblance. Ce symbole de vie, nourriture essentielle, est tranchée dans la longueur. La vie s'impose avec ce don. D'une grande humanité,Nicola Herubel reprend les valeurs essentielles pour les faire partager. La trilogie des espaces passe par celle du corps, de la violence et de l'esprit pour transformer ces formes de la vie quotidienne.
Le cœur dessiné sur la piste des autos tamponneuses se rappelle à nous. Le cœur de la chrétienté devient humblement celui dessiné par les femmes de ménage. Les ponts (travaux précédents de l'artiste) articulent le langage de l'ensemble. L'appareillage des techniciens de surface avec son chariot, ses seaux et balais apporte l'ironie.
Avec désinvolture les flux situent le bleu et le rouge dans la bonne patrie ( période récente d'élection) comme celle des années trente où l'engagement d'un Prévert, lors de la gestation du front populaire, lui fit écrire sa Chanson des Sardinières .
L'énergie ressort de l'ensemble où chacun se doit engagement et vigilance . Le point de vue (situé au bout de la passerelle qui tranche l'ensemble) offre la contemplation de multiples jonques, ces marchés flottants avec leurs couleurs, leurs odeurs… ou encore ces chromosomes humains après division des cellules… ces bois flottés brusquement désorganisés par la chute d'un corps ? Déchu, dépossédé il ne reste plus à l'individu que son propre corps. Mort à affronter dans ce destin collectif. Position solidaire qui vaut pour tous.
Catalogue Trilogie – Arboretum- Argenton-sur-Creuse- 2002