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DÉPÔT DE BILAN 

Aimeric Audegond

NICOLAS HERUBEL « DÉPÔT DE BILAN »

Nicolas Herubel propose dans le cadre de cette association, une réflexion sur les continuités et les bifurcations dans l'itinéraire esthétique d'un artiste. Machine à marcher, table d'orientation n°6, dispositif n°5 et permis de construire n°6 évoquent quatre espaces de création et quatre circonstances différentes, leur réunion suggère le besoin de faire l'état d'un lieux de travail, d'une pratique plastique. Dépôt de bilan, cinquième œuvre de l'exposition, en est d'ailleurs la cristallisation, l'installation posant la question d'un certain inventaire. Nicolas Herubel connait en effet pour la cinquième fois un changement d'atelier, ce déménagement est l'occasion pour lui de faire l'état des lieux de sa sculpture, de sa création, et de revenir sur les questions de choix formels. La dimension introspective habite l'ensemble de sa création, de l'événement personnel jusqu'au lieu de production, chaque contexte interfère dans la création de l'artiste, l'ordre biologique de sa vie alimentant sa production plastique. Les Permis de construire et le Mouvement migratoire évoquaient déjà le départ : une mutation, l'achat d'une maison, un nouvel atelier, chaque lieu et chaque déterritorialisation artistique affectent la création de Nicolas Herubel.

Mais ici, la vision qu'il nous propose est bien plus pessimiste . Déposer le bilan, c'est annoncer la cessation de toute activité, la mort d'un commerce ou d'une entreprise. Conjugué à un dispositif qui prend la forme d'une cage, l'œuvre pourrait dégager l'idée de l'exaspération et de renonciation. Pourtant l'artiste explique différemment sa démarche : « la reprise d'un concept économique (le déficit) comme figure de style pour cette installation me prête au jeu de « l'exercice négatif » comme contre-pied aux « exercices positifs » qui encombrent actuellement mon atelier. Un jeu de dupe, juste le temps d'une exposition pour prendre le poids d'une pesée entre gravitation et gravité, pesanteur et lourdeur. Pour se rappeler en tant que sculpteur qu'il n'en va pas uniquement de péripéties formelles pour se soustraire à ces lois ».

En enfermant dans l'espace des grilles tous les matériaux nécessaires à la réalisation de sculptures, Nicolas Herubel choisit de se mettre en « chômage technique ». L'exposition doit alors être perçue comme un sevrage artistique nécessaire, une manière de poser à plat la question de la création, une étape utile avant de trouver un nouvel atelier et d'engager un nouveau travail, un nouvelle thématique.

l'exposition Dépôt de bilan a pour cadre le séminaire de maîtrise mené par Denis Pondruel, artiste et professeur associé à la faculté des arts de l'université de Picardie Jules Verne et de Nicolas Herubel artiste et professeur à l'école des Beaux-Arts de Bourges. Ils ont offert la possibilité aux étudiants de maîtrise d'arts plastiques et aux étudiants de DESS Culture et Patrimoine de s'investir dans les différentes phases d'élaboration et d'organisation d'une exposition : recherche de partenariat, réalisation et rédaction d'un catalogue, médiatisation de l'événement, création de dossiers pédagogiques, montage de l'exposition, accueil du public… Engager des étudiants de maîtrise dans un tel projet a permis l'organisation collective et la prise en charge individuelle de responsabilités plurielles. La participation à l'événement laisse également l'étudiant acteur de sa formation et de sa proche orientation, si l'on se place par exemple dans l'éventualité de poursuivre ses études par un DESS Culture et Patrimoine.

machine à marcher

La machine à marcher se constitue d'une colonne d'acier soutenant trois espaces, sa partie haute se compose d'un cerclage maintenant les épaules dans le prolongement du corps, la partie centrale et inférieure fonctionnent quand à elles selon le principe de rampes «astreintes», conduisant les bras et les jambes dans un couloir définit par l'artiste. Dans le cadre d'un exercice didactique tel que l'analyse définitionnelle et en vue d'une telle description, l'œuvre semble être assez éloignée des définitions encyclopédiques du mot «machine». L'univers machinique laisse émaner cette idée de l'appareillage complexe qui accomplit des actions que l'homme ne pourrait exécuter lui-même. La machine répond à cette demande d'autonomie, nous remplacer dans certaines tâches qui nous sont devenues trop laborieuses, l'activité de l'instrument opérant pour une meilleure passivité de l'homme.

Curieuse machine donc, celle qui évalue le corps, qui requestionne un acquis physique comme la marche et qui ré-explore le thème de la mobilité naturelle. L'objet en lui-même ne permet en aucune façon de pallier des capacités physiques perdues comme le ferait un simple appareillage orthopédique, l'utilisateur sait marcher, elle ne supplante pas l'action humaine puisque le dispositif est fixé sur roulettes et qu'il ne fait qu'accompagner son utilisateur. La Machine à marcher affecte la normalité de la marche, elle impose une exécution mesurée: mouvements lents et restreints. En effet, celle-ci n'autorise qu'un geste idéal, elle règle et automatise le corps au point presque de ne se limiter qu'à une seule fonction: marcher. Mais ce que l'on pensait être un contresens accidentel de la part de Nicolas Herubel s'avère au contraire une affirmation évidente. La machine à marcher ne supplante pas l'action humaine mais la canalise, elle explore l'espace corporel, réexamine ses mouvements, ses automatismes. Il faudrait envisager donc l'œuvre comme une douce contrainte, permettant de sonder l'espace de son propre corps de manière kinesthésique.

Table d'orientation n°6

Les tables d'orientation en acier laminé type « main courante » offrent un recours possible que l'on tient pour se préserver, se rassurer, ou que l'on peut lâcher selon son degré de sûreté. Mais parallèlement à cette filiation passéiste, les lignes sûres et solides des tables d'orientation permettent de s'assurer un devenir, elles évoquent à la fois, la nécessité d'un soutien, d'un point d'appui, mais aussi l'émancipation future, la progression et l'orientation vers de nouveaux horizons.

Deuxième œuvre proposée dans l'exposition, Table d'orientation n°6 reste fortement emprunté à l'univers industriel, la sculpture mêlant cette même réduction du vocabulaire formel, tôle larmée et acier, combinée à de grandes dimensions introspectives. La construction quasi architectonique de ces matériaux infléchit un mouvement, une dynamique, à la fois gracieuse dans un sens et disgracieuse dans l'autre, la trajectoire réalisée devient celle de l'élévation, de l'envol puis celle de la chute.

Comment ne pas voir dans cette «euphorie de l'envol» une nouvelle relation au corps, la sculpture suggérant la linéarité d'une vie que l'on conduit, que l'on oriente. Au yeux de certains spectateurs, la sculpture offrirait une vision bien peu réjouissante, orientée vers une perception négative, la dynamique conduit sous terre, l'énergie du décollage se transforme en inertie. L'artiste, lui, affirme qu'une perception positive ou négative dépend de celui qui la regarde, les tables d'orientation doivent être perçues comme principe d'évolution globale, concentrer des énergies qui, avant de tomber en inertie ou en quiétude, connaissent un moment d'euphorie.

dispositif n°5, «grands travaux».

En 1991, Nicolas Herubel séjourna à la villa Médicis, de ce voyage il en revint habité de nouveaux élans créateurs et inspiré par les génies italiens. Dispositif n°5 est d'ailleurs un hommage à ceux-ci, l'œuvre est une référence à Filippo Brunelleschi, le plus grand bâtisseur de la Renaissance .

La sculpture se compose principalement d'un escabeau de bois massif constitué de 6 marches et habituellement utilisé par les restaurateurs de fresques. La structure vouée prématurément à une fin sinistre, fut sauvée du feu par Nicolas Herubel, l'artiste justifiant cette sauvegarde par l'intérêt accordé aux escaliers et aux échelles, attention qu'il avait développée depuis son travail sur les mains courantes et les tables d'orientation. Le dispositif intégral se trouve réparti selon deux niveaux d'ascension, l'escabeau monté sur roulettes se trouve à proximité d'un mur, et à une hauteur de quatre mètres sont esquissées les lignes de force d'une coupole à l'aide d'un série de punaises dorées.

Le bois de l'escabeau a été apprêté afin d'accueillir une feuille d'or, cette préparation se réalisant de manière graduelle, chaque marche porte une à une la marque des différentes étapes. Par l'utilisation de l'or, l'escabeau se trouve ainsi transfiguré, il devient métaphore de l'élévation et de l'échafaudage. La septième marche symbolisant quant à elle l'achèvement idéal, l'ultime marche de l'échelle de Jacob, celle qui conduit de la terre au ciel. Le dessin traduit ce désir de braver les lois de la gravitation, lever des édifices sans armature, créer de corps légers montés en suspens, comme Brunelleschi le fit par sa technique en «spina pesce»(«arête de poisson»).

Permis de construire n°6, à faire pour aujourd'hui et pour demain.

Quelques années après son retour d'Italie, Nicolas Herubel connaît de nouvelles perspectives de déplacement. Après avoir été nommé à l'école des beaux-arts de Bourges, il fut coupé pendant un an et demi de son atelier, cette situation de rupture produisant une béance. Se trouver dans la nécessité de déménager à la fois sa maison et son atelier fut vécue par Nicolas Herubel comme une épreuve stérile et non productive.

«  mon travail devenait les gravas de tout ce vide qui s'était opéré ». Puis il y eut cette nécessité grandissante d'engager ses préoccupations de construction et d'élévation, un besoin insufflé par son voyage en Italie et par cette expérience nouvelle. L'image du pont lui sembla finalement juste, il se trouvait dans un entre-deux géographique, entre Rouen et Bourges. Élevé au statut de thématique, le pont suggère, pour reprendre les mots de l'artiste, ce désir de reconstruire et de comprendre «les anéantissements qui se produisent dans le monde».

Le tableau évoque de façon simple et immédiate l'univers scolaire où l'on nous dictait les devoirs du jour et du lendemain, le mot était alors à prendre comme verbe et comme nom, dans un sens scolaire mais aussi dans l'optique de l'obligation et de la nécessité. Pendant toute sa période de travail, le tableau résidait dans l'atelier de Nicolas Herubel, l'artiste y dessinait chaque matin le schéma d'un pont qu'il effaçait le soir en partant. Modifié par la présence d'une demi-sphère métallique, le dessin se trouve amputé de son caractère intime, il s'étend à l'indice universel, après l'idée du déménagement, il évoque celui de l'exode.


Aimeric Audegond
catalogue Nicolas Herubel « dépôt de bilan » ,Le Trapèze, faculté des arts de l'université de Picardie Jules Verne, Amiens, 2003