Ceci est notre corps
Vues d'atelier
Photos : Nicolas Hérubel
Ceci est notre corps, 2020
Cette installation a été présentée dans plusieurs lieux d'exposition
Installation composée de :
Échafaudage tube galvanisé, billot de boucher en bois, deux portants galvanisés avec cintres et chemises, bouteille de gaz avec rampe de chauffage portant l'inscription : ceci est notre corps ; chariot pour technicien de surfaces avec deux balais type Océdar ; deux découpes en zinc avec adhésif rouge et bleu.
Selon configuration, peut être accompagnée d'une piste d'autos tamponneuses et de baguettes de pain coupées longitudinalement
Dimensions variables selon la nature des lieux
L'installation est aussi composé de l'oeuvre Technicien de surface, salle des pas perdus
Trilogie, artboretum, Argenton-sur-Creuse, 2002
Expérience
Trois espaces sont à découvrir. Ils sont reliés par des passerelles. Sujets faisant partie des œuvres précédentes de Nicolas Herubel avec les tables d'orientation, les ponts, les mains courantes. La première passerelle arrête le corps pour saisir l'espace. Un jeu ? Un divertissement ?… Une piste d'autos tamponneuses est présente avec son sol en métal, son grillage et les éléments d'électrification. L'ensemble est en cours de montage ou de démontage. L'échelle humaine resserre ce lieu et force le spectateur aux jeux d'esquives, de heurts, de face à face ou d'affrontements avec l'autre. Une boule à facettes dans son lent mouvement circulaire renvoie avec humour la misère de la possible fête.
Tournez, tournez
petites filles
tournez autour des fabriques
bientôt vous serez dedans
tournez, tournez
Jacques Prévert
Une bâche suspendue par de multiples cintres fait office de barrière. Les corps induits deviennent mur humain. Le social ironiquement introduit dans ce « huit clos », se dispute avec le parfum de la menuiserie (aménagement du pourtour de piste) convoquant ouvriers et employés (un nécessaire de nettoyage est sur le sol).
Rituel de passage pour clore le « manège » de comportements, le corps doit franchir et fléchir la tête sous la blancheur des chemises, afin de découvrir le second espace.
Des structures pouvant osciller supportent les chemises de tout un chacun. Elles offrent un couloir dans le tintement des cintres. L'agencement des structures : la musculature, les nervures de sang ou d'influx, le squelette compose les mécanismes. La matière est réduite à des agencements. L'homme est ce qui s'ajoute à ces mécanismes par l'intermédiaire de son habit, de ses odeurs. Les forces font un aller-retour - le sang-artères bleues et rouges dans un va et vient . Exodes anciens et plus récents aux portes de l'Europe. Un gué, une oblique /passerelle surgit entre deux mondes. La structure/squelette cette fois s'élève. Autel, croix mais aussi instrument de mort confèrent le concept théologique.
La Déposition, œuvre de Fra Angélico où la composition ne fait guère de concession à sa forme. Les positions verticales sont affirmées. La disposition centrale, fortement verticale esr déterminée par les échelles sur la croix. Le corps du Christ est placé en diagonale contre la surface plate des échelles.
Élévation du corps, mais ici un corps est donné à tous (ceci est notre corps :titre de Nicolas Herubel). Il convoque et force la position solitaire : l'engagement. Puis vient la descente où le billot, pièce centrale, chute ou se dépose sur le sol. La surface usée du bois évoque le théâtre de la cruauté : découpe de la chair, masses de muscles et de viscères – la notion de charnier chère à Bataille. L'actualité s'érige avec les éléments du quotidien. Le dénuement complète la solitude et l'abandon de la société. Plus de protection, seul le titre à voir en rouge par l'intermédiaire du feu provenant d'un brûleur donne l'intensité. Le silence est imposé et fait crier les morts. La blancheur du passage nous revient. Le rituel qui nous à fait baisser la tête pour nous retrouver happés dans les convois humains forcés lors d'épuration ethnique. Le déchainement des éléments fait écho au déchainement des corps.
Le billot dans sa dépose ou sa chute offre un mouvement de basculement et la pointe d'un de ses angles vient frapper le sol surface lisse et étendue. Cette surface se voit alors troublée, comme une étendue d'eau, par de multiples circonvolutions dessinées par des baguettes de pain. La quantité renvoie immédiatement à la multiplication des pains. Mais cette quantité met en jeu et en question la notion de ressemblance. Ce symbole de vie, nourriture essentielle, est tranchée dans la longueur. La vie s'impose avec ce don. D'une grande humanité,Nicola Herubel reprend les valeurs essentielles pour les faire partager. La trilogie des espaces passe par celle du corps, de la violence et de l'esprit pour transformer ces formes de la vie quotidienne.
Le cœur dessiné sur la piste des autos tamponneuses se rappelle à nous. Le cœur de la chrétienté devient humblement celui dessiné par les femmes de ménage. Les ponts (travaux précédents de l'artiste) articulent le langage de l'ensemble. L'appareillage des techniciens de surface avec son chariot, ses seaux et balais apporte l'ironie.
Avec désinvolture les flux situent le bleu et le rouge dans la bonne patrie ( période récente d'élection) comme celle des années trente où l'engagement d'un Prévert, lors de la gestation du front populaire, lui fit écrire sa Chanson des Sardinières .
L'énergie ressort de l'ensemble où chacun se doit engagement et vigilance . Le point de vue (situé au bout de la passerelle qui tranche l'ensemble) offre la contemplation de multiples jonques, ces marchés flottants avec leurs couleurs, leurs odeurs… ou encore ces chromosomes humains après division des cellules… ces bois flottés brusquement désorganisés par la chute d'un corps ? Déchu, dépossédé il ne reste plus à l'individu que son propre corps. Mort à affronter dans ce destin collectif. Position solidaire qui vaut pour tous.
Jacques Victor Giraud
Catalogue Nicolas Herubel Trilogie – Arboretum- Argenton-sur-Creuse- 2002
Trilogie, Transpalette, Bourges, 2002
Vue de l'exposition Trilogie, Transpalette, Bourges, 2002
Chacun sa moitié, 2002
Lieu de production : atelier EDF, Bourges
Installation composée d’une table coupée en deux et d’un nombre variable de baguettes de pain tranchée longitudinalement en deux
Diumensions : H: 0,80 m, L: 2,00 m, l: 0,35 m et 0,31 m
« Du O, du L, BerthOlin, HérubeL » galerie Duchamp, Yvetot, 2002
Engins
«(…) Dans toute société, doit saigner, pour ne pas devenir un mythe, sans trêve, la douleur de la création »
Pier Paolo Pasolini
Au départ une trilogie : corps, violence, esprit. Une trilogie dont on se passerai bien tant elle est peu maniable et peut-être cruelle ? Une trilogie qui s'impose car sans elle pas de transformation, pas d'espoir de changer les formes héritées et la vie quotidienne.
Comment utiliser ces trois termes, les lier sans que l'un détruise l'autre ? Comment les mettre en question et les mettre en jeu au sein de la crise qu'ils manifestent de la société et du sujet.
Cette problématique est présente dès les premières œuvres de Nicolas Herubel qui confronte le geste à la contrainte machinique, qui traduit et inscrit l'acte physique dans des outils utopiques producteurs d'art. De cet accouplement, il ne resterait que les traces d'une rencontre, d'une lutte entre le corps et la matière, si la liberté de pensée, ou plus précisément, le projet de concevoir ne se saisissait des deux, pour les conduire vers une action dont le sens s'incarne dans la forme.
Ainsi une brouette usagée, difficile à manier, emplie de cette substance molle et indistincte qu'est le plâtre, voit éclore en son sein, remuements, vagues jusqu'à un vertige patiemment transformé en maîtrise, en la construction d'un concept et d'un volume complexe : une coupole et sa profondeur circulaire.
Ici, quelqu'un a porté le poids et le désespoir de la substance, quelqu'un a nié le primat de son désordre pour « lever les yeux »,établir une montée au zénith, « humoristiquement » retournée en une opération mentale animant la matière et la modifiant.
Nicolas Herubel « sculpte » les contradictions et l'émergence de ce travail de construction, véritable réel en mouvement reliant un point à l'autre. Il a « en main » les figures du pont, de l'échelle, du face à face, de la conversation. L'important n'est pas dans la dualité et l'opposition, dans le départ et l'arrivée mais dans l'aller et retour qui les lie.
L'essentiel est la trame entre eux, le parcours qui est l'objet formel et immatériel de son œuvre.
Ce déplacement je l'appelle « travail », avec tout ce que cela implique de temps, de concentration, d'action et de volonté. Il est le partenaire mais surtout le sujet que traque Nicolas Herubel dans ses installations ou performances. Étrange travail, ambitieux, difficile, dont le déroulement est la recherche d'une histoire épique et quotidienne, d'un être se libérant des rouages qui l 'entraînent pour quitter leur cercle, cet « étant donné », afin d'accéder à sa narration, l'articulation de son langage, l'avènement de son espace au sein d'une mécanique sans fin. L'artiste, explorateur, expérimentateur, combattant, mutant, ne la détruit pas mais lui « échappe », l'obligeant ainsi à devenir le théâtre d'une libération.
Cette libération délivre une énergie intense, point central de l'œuvre, sous des formes diverses : machines-outils à la rotation obsédante, moteurs, électricité plaçant sous tension la sculpture… L'économie de la relation y est dominée par la « dépense » dans le sens de Bataille- « Chacun son jeu, chacun ses amours, chacun son exil » écrit Nicolas Herubel- et par une permanente spéculation faite de projets et « d'industries ».
Nicolas Herubel propose comme définition de l'être : « Un être en projet ». L'habitant de son œuvre ressemble, paradoxalement, à un voyageur, cherchant une rive nouvelle, portée par le doute mais avec le singulier espoir de bâtir, d'être « l'acteur » d'un chantier méthodiquement relancé.
Faisons un poème de liste avec ses titres :
36ème heure
Drôle de manège
Permis de construire
Ceci est mon corps et
mouvement migratoire
Dans ce texte de hasard, le corps, au-delà du temps, est emporté par la création d'une forme devenant un viatique pour naître, à chaque instant : se réactiver, s'inventer.
Ce corps, à tort ou à raison, fait le pari que cette disposition d'esprit vaut pour tous. Ce faisant il parle du désir de chacun mais, à travers son engagement, il en fait la création d'un homme seul ou plus précisément, d'un solitaire(« à chacun son tour /à chacun son exil »).
Personne n'entraîne personne dans cette épreuve fondatrice de la violence que subit le corps pour que, de sa nature, naisse la pensée et la forme d'un monde.
Chacun choisit son aventure et ses périls. À la manière d'un Achab, au milieu du destin collectif, l'artiste prend ses mesures et oppose un contre-mouvement au mouvement de la répétition. Nicolas Herubel tord le cou au mythe tout en faisant le choix du genre épique qui déstabilise, suspend, « lève ce qui est solidement posé pour, de chaque jour, extraire un corps plus vif « .
Il est rare qu'une œuvre exprime, aussi précisément, avec autant de gravité comme autant d'ironie et de désinvolture, l'enjeu de la création. Sa chronique est celle d'un ouvrier-journalier de lui-même qui, à chaque œuvre, se change en anonyme, portant d'autant de vies qu'il y a de morts à affronter et source d'assez de mots pour, contre toute raison, avoir toujours le dernier : sur le bout de la langue.
Olivier Kæppelin
Catalogue « il y aura toujours à notre portée des projets que les outils, le savoir et la passion de l'instant rendent inaccessible » Galerie Duchamp – Yvetot 2001