Mélissande Herdier à l'ar[T]senal
Catalogue d'exposition Inspiré.e.s - Acte 4 – Dessin Contemporain
Née en 1985 à Chambray-lès-Tours, Mélissande Herdier vit et travaille à Tours. Artiste plasticienne, elle pratique principalement le dessin mais également la céramique et la vidéo. Fascinée par l’astrophysique, elle développe à travers sa pratique une recherche picturale basée principalement sur l’observation des minéraux et plus largement sur l’étude des éléments naturels qui nous entourent.
Telle une artiste-chercheuse, Mélissande Herdier associe des éléments d’origine géologique avec des formes évanescentes pour faire naître des espèces hybrides à la croisée des mondes. Dans son travail, l’artiste recherche l'équilibre sensible entre données scientifiques et mythes fondateurs pour nous donner à voir son expérience de l'univers. Pour ce faire, elle explore tour à tour les vastes potentiels du dessin : le graphite, le pigment en poudre, et depuis peu, le crayon de couleur. Elle élargit ses expérimentations au volume lorsque le besoin d’espace et de bouleversements d’échelle se fait sentir.
Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions notamment en France et en Belgique avec en 2018 une exposition personnelle à la Galerie Veyssière Sigma à Tours, en 2020 au Cloître de La Psalette à Tours et en 2021 à la Galerie Exuo à Tours. En 2022, elle participe au projet Vidéo ART on DISPLAY avec sa projection Cellar door au CCCOD de Tours, puis en 2023 s’investira dans le parcours « Art au centre » à Liège. En 2024, elle participe à l’exposition Elles dessinent à l’espace Chaillioux à Fresnes. Parmi les concours obtenus, elle obtiendra l’appel à projet 2019 pour réaliser le pavoisement du pont Wilson à Tours avec Mode d’emploi.
Depuis son plus jeune âge, sans pour autant savoir qu’elle en ferait son métier, Mélissande Herdier a toujours pratiqué le dessin. Après le lycée, elle réalise des études en histoire de l’art, avec l’idée de devenir archéologue et de s’engager dans des fouilles à travers le monde. Puis, elle intègre l’école Brassart, école des métiers de la création graphique à Tours dont elle sortira diplômée en 2010. Par la suite, Mélissande Herdier part s’installer à Paris et travaille dans le milieu du dessin graphique et de la publicité avec l’idée d’économiser suffisamment pour pouvoir se lancer, enfin, dans un voyage initiatique et répondre à l’appel criant qu’elle reçoit depuis plusieurs années pour explorer l’inconnu.
C’est en 2013 que sa quête prendra tout son sens lors d’un long périple à travers les paysages de jungles et de glaciers de l'Amérique du Sud. Elle reviendra en France, plusieurs mois après. Marquée profondément par l’expérience physique du désert d’Atacama.
Le rapport au silence, l’absence de vie environnante et la ligne d’horizon provoqueront en elle un réel choc esthétique dont elle ne s’éloignera jamais. À son retour, elle s’installe dans la région de son enfance et intègre en 2016 les Ateliers de la Morinerie à Tours. Là, elle s’engage pleinement dans une vie d’artiste plasticienne.
En parallèle, de sa pratique du dessin, elle développe une pratique de la céramique et de la vidéo, laissant loin de ses nouvelles préoccupations, le travail de la photographie qu’elle trouvera trop figé à la réalité. À présent, telle une artiste-chercheuse en cosmologie (science des lois physiques de l'Univers), Mélissande Herdier cherche à compléter le vocabulaire scientifique universel avec un prisme plus sensible et tente de mieux comprendre les rapports entre terrestre et extraterrestre.
Avant d’entamer une série de pièces, Mélissande Herdier active son processus de création en s’imprégnant d’un environnement, toujours choisi à l’avance.
Elle se nourrit d’errances dans la nature et affectionne particulièrement les voies ferrées, pour leur richesse en roches volcaniques. Avant de s’y rendre, elle s'inspire en consultant des textes et conférences théoriques et scientifiques sur les éléments qui constituent ces environnements. Une fois sur place, ces contenus passent au second plan pour entrer dans un raport plus expérimental. Elle utilise son corps et ses émotions comme médium pour ressentir l’espace qu’il lui est donné et l’entreprendre de la manière la plus sensible possible. Pour sauvegarder les énergies et motifs de ces lieux, elle réalise des prises de vues photographiques et vidéos. Conjointement à ces images, elle collecte et prélève sur le lieu toutes sortes de cailloux : silex, pierres volcaniques, restes d’astéroïdes ou d’animaux : os, plumes ; ou autres déchets de fonderies et rebus de la société contemporaine. Chaque élément croisé encourage la divagation de son esprit et construit peu à peu un récit au-delà du monde tangible qu’elle tâchera de retransmettre dans ses œuvres.
Une fois rentrée à l’atelier, Mélissande Herdier classe et archive méticuleusement chaque fragment selon un protocole précis, et constitue peu à peu un cabinet de curiosité qui alimente son imaginaire, en attendant d’être concrètement intégré à un projet artistique.
Le travail de Mélissande Herdier, au-delà d’une démarche documentaire, n’est jamais loin des protocoles des scientifiques en expéditions. Elle utilise même parfois du matériel de laboratoire directement dans ses dispositifs (télescope). Mais quand on la questionne sur ses références, elle préfère citer les peintures pariétales, aux dessins d’Ernest Haeckel (savant chercheur en biologie et en zoologie). En citant particulièrement celles-ci, Mélissande Herdier connecte tout son univers à ce qu’il y a de plus originel et archaïque : la quête du mythe fondateur. Les peintures pariétales l’intéressent notamment pour leur recherche de la représentation de leur environnement. Ainsi, elle s’associe à la lignée de penseurs qui estime que les peintures des grottes étaient bien les premiers signes de la quête de l’homme pour comprendre l’origine de la vie et de l’univers.
Mais Mélissande Herdier cite aussi Caspar David Friedrich qui, comme elle, étudie en détail la matière naturelle et provoque chez son regardeur une réelle immersion dans celle-ci. Elle admire chez lui les paysages vaporeux sans horizons qui attisent encore et toujours sa passion pour le sublime, l’invisible, l’univers et par définition, tout ce qui dépasse l’Homme.
Presque exclusivement en série, le travail de Mélissande Herdier montre son obsession pour le détail et la répétition. Son objectif : ne jamais passer à côté d’une information à transmettre à son regardeur. À titre d'exemple, lors de son exposition à l'espace de l'ancienne bibliothèque du cloître de la Psalette l’artiste réalisera l’œuvre Echo, 2020. Une installation constituée de 80 dessins d’une même pierre, à raison de 1 dessin par jour pour lui permettre de l'étudier sous tous ses angles et dans toutes ses qualités suivant l’évolution de la lumière. Dans l'installation, elle fait référence à l’ancienne fonction du lieu et donc aux moines copistes qui l’habitaient. Une fois installée dans sa version la plus monumentale, l'œuvre montre l'intérêt particulier de l'artiste pour le rapport d’échelle dans l’univers : l’infiniment petit, l’infiniment grand et le passage de l’un à l’autre.
Pour répondre à cette recherche sur l'echelle, Mélissande Herdier s’engage dans l’installation, la vidéo ou le volume plus que le dessin pour être le plus près du réel. Là, elle provoque la perte de repères entre microscopique et macroscopique et questionne ainsi les similitudes entre les environnements terrestres et ceux qui émanent plutôt du cosmique.
Face à la terre ou face au papier, Mélissande compose et recherche tantôt l’équilibre ou le déséquilibre. Elle expérimente différentes matières comme le graphite, le pigment de graphite, l’aquarelle de graphite et depuis peu le crayon de couleur. Telle une alchimiste, elle donne souvent une place importante à l’élément eau, tant dans ce qu’elle représente à l’état gazeux, que dans la réalisation même de l’œuvre.
Cette eau, mélangée au pigment libre et au liant sur le papier, compose librement les fonds de ses dessins comme pour Au-dessus du granit et On n’y peut rien, 2021 ou alors, associée au sel comme dans l’installation en céramique Caverne automatique pour donner aux matériaux un soupçon de vie, une autre liberté que celle que sa main aurait pu lui dicter. Ainsi l'œuvre devient espèce à part entière. Un être qui oscille entre : maîtrise de la technique et infinie liberté de la matière associée à l’eau.
Mais ne nous y trompons pas. C’est bien le minéral qui occupe la place la plus prépondérante dans la vie et l'œuvre de Mélissande Herdier. Depuis toujours, l’artiste glane des éléments de roche. Elle les scrute dans leur moindre détail et en recherche les origines. Elle se fascine pour sa texture, forme, couleur, brillance, autant que ses qualités métaphysiques. Pour elle, « certaines de ces pierres ont peut-être été témoins de l’origine de la vie sur terre ». Prenant le contrepoint à toutes les natures mortes réalisées depuis les temps anciens, l'artiste voit la capacité du minéral à dépasser la vanité du vivant et trouve en lui le moyen de faire l’éloge de ce qui ne change pas.
Ainsi, elle compose avec le réel et représente le minéral tel un talisman avoisinant la chimère, pour donner à voir sa capacité à traverser les âges. Ainsi, elle l’associe à d’autres matières – d’autres bouts de tout et de rien – qu’elle extirpe de son cabinet de curiosités pour donner au minéral hybridé une tout autre nature.
Celui-ci devient à travers elle une espèce, tantôt animale, végétale, évanescente presque fongique et provoque d’autres associations d’idées et de textures pour convoquer d’autres récits.
Dans le cadre de l’exposition Inspiré.e.s - Acte 4 – Dessin Contemporain, l’ar[T]senal présente trois extraits de séries, encore en cours, de Mélissande Herdier.
La première, Antédiluvienne, constituée de trois dessins sur cinq, appartient à un travail de représentation des nuages avant la pluie qu’elle a débuté il y a plusieurs années. D’abord sur grands formats et en noir et blanc, cette série réalisée au crayon a la particularité d’introduire la couleur dans sa pratique. Ici, elle travaille par un système de hachures plus ou moins dense et révèle l’aspect insaisissable du sujet, car constitué d’eau et de gaz et contraint aux humeurs du vent et donc à un perpétuel mouvement.
La seconde, Fonction inconnue – dont 3 dessins de la série de 5 sont présentés ici – représente une roche volcanique qui se métamorphose en matière gazeuse à la manière d’une nébuleuse. Cette série reprend pleinement les réflexions de l’artiste sur l’origine de la vie et sur la manière dont les éléments et les matières s’organisent pour créer la vie.
Ces six dessins de deux séries différentes, plutôt de petits formats, sont très représentatifs du travail en atelier-laboratoire que l’artiste entreprend à la croisée entre la science, la sensation et la fiction.
Elles poussent l'artiste vers le volume et le grand format et lui donnent envie de travailler à quatre mains avec l'artiste Julie Ode-Vérin, qui comme elle se passionne pour le laboratoire art-science et la cosmologie.
C’est de cette rencontre que nait la série Exsolutions dont trois dessins sont présentés à l’ar[T]senal. Mélissande Herdier et Julie Ode-Vérin composent leurs formats en même temps qu’elles se nourrissent mutuellement de leurs expériences. De ce « cocktail », naissent des paysages oniriques constitués de collages de photographies de minéraux peu à peu enrichis au gré de leurs rencontres. Au fur et à mesure, les collages d’abord savamment centrés se libèrent et occupent peu à peu d’autres espaces du format pour apporter de nouvelles connexions aux éléments et créer de nouvelles mutations.
Texte de Lucile Hitier (directrice) avec Estelle Lutaud (chargée de la communication) ainsi que Judith Rouland, Stéphane Auvard et les artistes de l'exposition à la relecture.