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Chambre avec nuages

Exposition collective
Le Garage Centre d'Art, Amboise, 2024

Incendie personnel, 2024. Pigment graphite et crayons de couleurs sur papier, 70 x 100 cm (chaque).
© Photographie ville d'Amboise

« Et même entre le ciel et la terre il y a une foule de choses qui restent étrangères aux rêves de notre philosophie. »

Frederic de Schlegel (1772-1829)
Philosophe, critique & écrivain allemand

Modèle structurel de l’antiforme, l’exposition Chambre avec nuages, a l’ambition d’immortaliser l’éphémère, d’accepter l’imprévu, de déformer les codes et de transgresser les acquis.

Les œuvres de Pierre Feller et d’Axelle Glé dialoguent avec les pièces de Superstudio et Dora Garcia, créant un univers où l’éphémère se pérennise. Quand aux dessins de Mélissande Herdier, ils captivent par leurs nébulosités célestes évoquant les nuages « mammatus », un hommage délicat aux formations naturelles étendues tel un monument continu.

[...] L’exposition souligne également l’importance de l’imprévu et de l'asymétrie de l’art d’aujourd’hui. Les œuvres de Mélissande Herdier et Pierre Feller jouent sur l’acceptation des courbes irrégulières et du relâchement de la matière, tandis qu’Axelle Glé ajoute une dimension poétique et intimiste par la superposition de sons et récits narratifs.

Chambre avec nuages est une exploration des contrastes et des complémentarités. Chaque œuvre, qu’elle soit une sculpture minérale, un dessin gazeux ou une installation sensorielle, contribue à une conversation complexe sur la façon dont nous percevons et interagissons avec notre environnement. Cette exposition réussit à brouiller les codes établis et invite le visiteur à repenser le monde sous un prisme nouveau et critique, réaffirmant l’art comme un moyen de réflexion et de transformation sociale.

Le futur est aujourd’hui, aujourd’hui c’est demain.

Texte [extrait] de Clémence Thébault,
commissaire de l'exposition et directrice du Garage

Détail Incendie personnel, 2024. Crayons de couleurs sur papier, 70 x 100 cm.
© Photographie ville d'Amboise

Les frontières entre science et croyance sont minces. Notre imaginaire puise naturellement dans les limites de notre savoir. C’est ici, dans la mane fertile de ce que nous n’expliquons pas, que sont fabriqués les mythes anciens et contemporains – les mythes n’ayant jamais cessé d’évoluer. Au fil de l’histoire, les mythes fondateurs sont bien souvent associés à la destruction du monde. Ainsi, l’Apocalypse, thématique de tous temps représentée par les artistes, parle de la fin, mais aussi du début. En guise de vision eschatologique, je fais correspondre nuées ardentes et phénomènes atmosphériques de type « mammatus », prémices d’orages généralement violents. Tel un motif connu du grand mythe devenu collectif, une sorte d’historiographie duelle s’offre au regard. La répétition de nuées variables centre l’attention sur l’annonce ou l’instant même du désastre, mais évoque aussi l’éclaircie après l’orage. Naissance, destruction, passé, présent, futur s’entremêlent.

Le rythme induit par l’alternance de perspectives, de points de vue, et de techniques, rappelle le modèle hallucinatoire des visions originelles de Saint Jean¹ représenté par certains manuscrits médiévaux remarquables comme le Beatus de Saint Sever¹. Les mots Incendie personnel, extraits de la poésie narrative d’Axelle Glé², accordent une valeur intime à la contemplation si satisfaisante du cataclysme. Une jouissance toute intérieure mêlée d'inquiétude renoue ici volontiers avec le charme angoissant du sublime³ du XIXᵉ siècle. La notion de sublime fut ravivée au cours du siècle des Lumières à partir d'un texte de Longinus, un auteur grec du 1er siècle de notre ère, qui décrit la manière dont la plaisir de contempler des phénomènes naturels impressionnants fait naître en nous un sentiment de proximité avec le divin. Plus tard, les peintres romantiques et symbolistes, se rapprocheront de la définition du philosophe Emmanuel Kant, selon laquelle l'émotion élève l'âme au-delà du lieu commun et doit se trouver dans le non-physique, autrement dit que l'exercice de l'esprit par l'évocation [l'image] prime sur l'expérience physique

¹ Catalogue de l'exposition Apocalypse, hier et demain, éditions de la Bibliothèque Nationale de France, Paris, 2025.
² Toucher pieds avec les yeux, Axelle Glé, Revue Laura #31, 2021
³ « Le sublime est grand, effrayant, noble, calculé pour éveiller des sentiments de fierté et de majesté, ainsi que de crainte et parfois de terreur », Oxford Dictionnary of Philosophy, édition Oxford University Press, New York, 1994.

Chambre avec nuage de Pierre Feller ; Incendie personnel, 2024 ; Superposition, Pierre Feller ; II Monumento Continuo, 1969-1970, de Superstudio © Collection Frac Centre-Val de Loire.
© Photographie ville d'Amboise

Incendie personnel, 2024 et Spiral de Pierre Feller.
© Photographie ville d'Amboise

Nuées #1, 2021. Dyptique, aquarelle graphite, eau sur papier, 100 x 70 cm (chaque).
Fonction inconnue #5, #4 et #3, 2024. Crayon de couleurs, graphite et papier, 30 x 40 cm.
Antédiluviennes #2, 2024. Crayons de couleurs sur papier, 40 x 30 cm.

Nuées #1, 2021. Dyptique, aquarelle graphite, eau sur papier, 100 x 70 cm (chaque).
© Photographie ville d'Amboise

L'Ombre du trou, 2023. Pigments minéraux, eau sur papier, 2500 x 140 cm.
© Photographie Pierre Feller

Antédiluviennes #2, 2024. Crayons de couleurs et papier, 50 x 40 cm.
L'ombre du trou, 2023. Pigments minéraux et eau sur papier, 2500 x 140 cm.

Je cherche à travers plusieurs procédés en volume à matérialiser l'idée d'interconnexion espace/objet. Il s'agit d'imaginer un parcours, une errance de manière fictive, non plus à la surface mais à l'intérieur d'une sculpture. Si l'on peut entrevoir le sol de régolite lunaire à la surface d'une crêpe de sarrasin, l'on peut aussi contenir l'immensité céleste dans le volume d'une petite pierre. Je joue à transposer l'atmosphère aérienne en un objet chtonien – un fragment de schiste, roche métamorphique issue des profondeurs de la Terre. Chambre alternative complète l'idée d'altération de l'espace sensible qui apparaît au fil de l'exposition Chambre avec nuages. [...] La sculpture fragmentaire répond en trois dimensions aux apparitions en négatif des nuées dessinées à la poudre de graphite. Dans un ciel bleu dur et épais, le nuage est le symbole unique de l'infinie variabilité. Fugace, insaisissable, indéterminé, le motif blanc est fixé dans la porcelaine, gravé au pinceau puis révélé par la cuisson.

Chambre alternative, 2024. Porcelaine, dimensions variables.

Bombe 2, 2024, avec Pierre Feller. Bombe volcanique, bois et acrylique, 30 x 25 x 24 cm.

100 jours, 2021. Aquarelle, pigments minéraux, eau sur papier, 140 x 100 cm.
© Photographie ville d'Amboise

Au dessus du granite, 2021. Aquarelle, pigments minéraux, eau sur papier, 140 x 100 cm.
© Photographie ville d'Amboise

100 jours, 2021 ; Au dessus du granite, 2021 ; Superposition, Pierre Feller.

© Adagp, Paris