Entretien avec Luce Pintore
Luce Pintore & Cécile Le Talec, 2023
LP - Parmi toutes les techniques que vous avez travaillées, comment en êtes-vous venue au textile ? Ce médium a-t-il pour vous des qualités intrinsèques ?
CLT - Le textile, le texte et la tessiture partagent les mêmes racines étymologiques. Ils s’inscrivent dans l’espace et convoquent les sens.
LP - Quelles sont vos sources d’inspiration ?
CLT - Tout ce que je ne comprends et/ou ne connais pas. Je découvre et m’émerveille : des langues, des écritures, des techniques, des territoires, des autres…
LP - Votre rapport avec les cultures d’autres pays est très présent dans cette exposition. En quoi ces rencontres nourrissent votre travail ?
CLT - Comme chaque matin laisse entrevoir des surprises, des rencontres et des découvertes, alors, je me nourris de ce que je ne connais pas encore… L’exploration d’autres cultures, d’autres pays me permets de questionner ma pratique artistique et de l’ouvrir vers des perspectives renouvelées.
LP - Que ce soit avec les liciers d’Aubusson ou les tisserandes du Haut Atlas au Maroc, comment avez-vous abordé le travail collaboratif et le lâcher prise nécessaire à l’interprétation de vos œuvres par ces artisans ?
CLT - Les collaborations pour la réalisation d’œuvres avec des artisans d’art, présupposent qu’il y ait une véritable confiance mutuelle. L’interprétation des modèles par les lissières, pour la production du tissage, est une condition essentielle qui garantit la qualité du partenariat. Cette délégation technique mais aussi artistique est donc fondamentale. Ces productions collectives constituent des moments d’échanges réflexifs.
LP - La plupart de vos œuvres sont immersives et interactives : le visiteur devient acteur. En quoi l’expérience de visite vous intéresse-t-elle ? Le fait de mobiliser d’autres sens que la vue est important pour vous ?
CLT - Le visiteur est effectivement souvent invité à participer, à déclencher, à toucher, à se rapprocher, à s’allonger sur les sculptures et/ou dans les installations lors des expositions. Les œuvres se présentent ainsi comme des invitations ouvertes à l’attention des usagers. Les sculptures convoquent le toucher, elles entretiennent un rapport étroit avec l’espace dans lequel elles s’inscrivent. Leur dimension sonore sollicite aussi l’ouïe afin de proposer une expérience immersive.
LP - Votre travail sur les différentes formes de communication non-verbales (les chants d’oiseaux, les pictogrammes…) ou aux sons inaudibles (les murmures, les bruits telluriques…) laisse toujours la place à l’inconnu. Tout n’est pas dévoilé. Quel est votre rapport au mystère ou au secret ? Est-ce une façon de permettre à chacun de s’approprier chaque œuvre ?
CLT - La communication non verbale : les langues sifflées, tambourinées, les instruments parlants ainsi que les écritures secrètes nourrissent mes recherches et mon travail artistique depuis plusieurs années.
L’indicible, l’inaudible et/ou l’indéchiffrable me permettent de regarder, d’écouter le monde sans forcément en avoir toutes les explications… Tout ce qu’on ne connait pas et que nous n’aurons pas le temps de voir et de savoir… Donne le vertige ! L’inexplicable des mystères et des inconnus permet de faire une autre expérience des choses sans pour autant relever du secret. Chacun peut alors s’approprier et interpréter les œuvres, textes et sons comme il le souhaite…