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Ecoumènes. Les espaces habités de Bernard Calet.

Valérie Knochel Abecassis

La nature d’un lieu, sa spatialité et sa temporalité, déterminent la production artistique de Bernard Calet. A l’appui d’une réflexion sur les formes de langage que le contexte induit, c’est l’installation en particulier, - ordonnancée par la sculpture, l’image fixe, la vidéo et la production sonore -, qui dessine les paysages sensibles de Bernard Calet. A partir de regards portés sur les espaces habités de la modernité, Bernard Calet procède à des déplacements et se pose en compositeur de récits singuliers ou fantasmés où les images plastiques qui en découlent, conduisent à des perspectives éloignées, passées ou futures.

A La Maréchalerie le dispositif Lointains est « l’un et plusieurs » de ces paysages anthropisés. Les éléments naturels : la terre, l'eau, l'air et le feu sont représentés ou évoqués. Des matières sont en place : pierre calcaire coquillée, mousse végétale ... Conjointement l’artefact est présent : béton, acier, aluminium ... Des formes surgissent à différentes échelles : évocations pyramidales, plans verticaux et horizontaux, et définissent l’espace en un milieu.

Que suggèrent les Lointains offerts par Bernard Calet ? Que disent ces voisinages de matières et de matériaux, ces assemblages, ces accumulations et élévations ? Les écoumènes de Bernard Calet, où la présence humaine n’est qu’allusive, déterminent-ils une archéologie de la ruine, des rebuts, ou des outils qui prédisposent au devenir d’un construit ? Un arrêt sur image ou un travelling en cours ? Bernard Calet met en dialogue principes de constructions cinématographique et architecturale : découpages et montages d’éléments multiples et dissociés en puzzle. A chacun d’agencer les narrations en formats documentaires ou en scénarios fictionnels voire virtuels.

La présence de pierres calcaires, les représentations d’une paroi rocheuse, de ciels nuageux, de l’eau du torrent qui déferle, évoquent des temps éloignés au sens d’un monde originel, une mémoire archéologique, à la fois géologie déterminante et nature immuable qui persisterait après l’homme.
Si les fossiles retenus par la pierre calcaire racontent une histoire, les artefacts - utilisés ou conçus par l’artiste, et déterminants dans la production de l’architecte à laquelle ils réfèrent -, accumulent aussi le processus, les gestes et les activités complexes qui les ont générés selon Michael Jakob*. Lecture de Bernard Calet, le livre La fausse montagne. Histoire d’une forme symbolique ? fait dialoguer les agencements en constellations de gratte-ciels de certains sites urbains et les chaînes de montagnes. L’architecture serait-elle la métaphore d’une montagne naturelle, une nouvelle montagne, une montagne anthropisée, éminence hautement symbolique en regard d’un temps et de sa société ?Les productions artistiques sont des mobiles pour interroger les influences réciproques entre architecture et vivant. Quelle société se définit-elle par les actions de s’abriter et se réchauffer ? Quelles formes et histoire concevoir pour répondre aux spécificités des usages ? Qu’est-ce que « faire projet » lorsque l’on bâtit ? Les espaces anthropisés sont-ils une tentative, consciente ou inconsciente, de reproduction de la nature ? Ou intrinsèquement une impossibilité puisqu’un artifice ?
Lorsque les yeux errent dans le « bleu incrustation » de l’œuvre de Bernard Calet, quels horizons donner à ces paysages spéculés ?

Mai 2025

A préciser
* _ L’œuvre Reliefs conçue par Bernard Calet dessine en volume le profil de deux reliefs montagneux enlacés.
* Pour Bernard Calet, « terre » est aussi « T ERRE », manipulation d’un mot qui interroge les formes et significations du langage. Référence l’OULIPO, Ouvroir de littérature potentielle …
* _ Michael Jakob. La fausse montagne. Histoire d’une forme symbolique. MétisPresses, 2021.

© Adagp, Paris