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Manifestations artistiques

Catalogue d'exposition collective, l'ar[T]senal – Centre d'Art Contemporain, 2023

Née en Angoulême en 1994, Anne-Lise Voisin vit à Tours et travaille aux Ateliers de la Morinerie de Saint-Pierre-des-Corp. L'artiste, qui se revendique plasticienne, pour sa curiosité de tous les supports de création, présente régulièrement des œuvres sous forme d'installations d'objets reliés à l'univers domestique et familial « de monsieur ou madame tout le monde ».

À la croisée entre documentaire et fiction, ses mises en scène convoquent les incidences entre passé et présent et entre histoires collectives et expériences individuelles. Pour ce faire, l'espace d'exposition est investi d'objects, chinés en brocantes, en recycleries ; ou encore produits pour l'occasion selon les codes et les techniques de la culture populaire. Ainsi le visiteur est confronté à un ensemble d'images, d'objets et de sons qui sont le résultat de témoignages captés par l'artiste dans une démarche d'enquête auprès d'une cible précise de personnes rencontrées.

Anne-Lise Voisin intègre les Beaux-Arts de Tours en 2012. Entre 2015 et 2016, elle part étudier la photographie à l'Académie Centrale des Beaux-Arts de Pékin en Chine dans le cadre d'un programme d'échange international. En 2017, elle obtient son DNSEP (diplôme national supérieur d'expression plastique) avec les félicitations du jury.

Après son diplôme, Anne-Lise Voisin s'engage dans plusieurs temps de résidences. Elle a notamment été invitée en 2019 par l'association Mode d'Emploi dans le cadre de son programme de résidences à l'Octroi, en puis 2020 par TALM-Angers, afin d'investir un espace de création expérimental nommé la Rue sur vitrine. En 2022, dans le cadre de l'Été culturel, dispositif de soutien à l'éducation artistique et culturelle portée par la Drac Centre-Val de Loire, elle s'investit dans une résidence de deux semaines à la Maison d'autonomie de la Baronnière à Avoine. La même année, elle est invitée en résidence par Cone 7 X SWAP à Bergen en Norvège, afin d'expérimenter la technique de la céramique. Chacune de ses résidences donnera lieu à des restitutions en expositions personnelles dans les lieux qui l'ont accueillie ou par la suite en galerie ou en centres d'arts.

Au cours de ces dernières années, Anne-Lise Voisin a également reçu prix et bourses. En 2021, elle a été invitée à participer au dispositif de création pluridisciplinaire Jump #2 soutenu par l'École supérieure d'art et de design TALM-Tours, le Centre Dramatique National de Tours et Écopia Tours. En 2022, elle a également intégré le programme de mentorat Affranchies ! de la Région Centre-Val de Loire. En 2023, elle a reçu le prix Aparté à l'occasion de la troisième édition de ce parcourt d'art dans Paris organisé par le Collectif Embrayage. Son travail a fait l'objet de plusieurs expositions collectives en France et en Belgique. Parmi celles-ci, notons en 2018, l'exposition Résonances Festival qui s'est tenue à La Vallée, centre de création pluridisciplinaire à Bruxelles. La même année, elle expose à Arles dans le cadre du festival Arts At Home. En 2019, elle a participe aux expositions : Les mouvant.es ; Insolation er Record Dating #1 et #2 de La Garçonnière, un artiste run space situé à Tours, constitué d'ateliers et d'expositions partagés et dont elle est co-fondatrice ainsi que sept autres artistes. En 2021, elle a réalisé une collaboration avec l'artiste Chloé Jeanne pour le CCCOD dans le cadre du dispositif Public Pool « Les espaces autres ». Récemment, son travail fait l'objet de deux expositions personnelles : l'une s'est tenue à la Galerie Horae à Paris et l'autre au Centre d'art L'Annexe à Saint-Avertin.

Avant de s'engager dans une carrière des arts visuels, Anne-Lise Voisin s'était projetée dans le monde du cinéma. Elle mentionne volontairement son goût pour les films de Stanley Kubrick, de Wong Karwai ou encore de Brian de Palma. C'est cette attirance pour le grand écran et plus particulièrement pour le cinéma d'auteur qui l'a menée à développer un travail uniquement photographique jusqu'en 2019. Plusieurs de ses séries sont bien souvent nommées en références à des films comme : I've always loved you and I always will, 2017, inspirée du film Shining. À travers elles, l'artiste met en scène, dans une ambiance colorée, des hommes ou des femmes de son entourage dans des postures en attente, rappelant sont intérêt pour le suspense. La lumière, l'absence, la disparition, voici les véritables sujets de ses séries, qu'elle présente sous forme d'installations plutôt que des tirages sur papier, accentuant ainsi le caractère fictif assumé de ses photographies. En effet, elle choisit de présenter les images qu'elle produit sous la forme d'installation où la narration provient non pas de l'écran mais du déplacement forcé du visiteur, recevant habituellement les images depuis un point de vue fixe.

Son intérêt pour l'installation s'est accentué à l'occasion de la résidence à l'Octroi en 2019 qui a donné naissance à plusieurs œuvres dont : Étude de solitude, Rafales à 90km/h ou Moi, je et mes états d'âmes. Constituée de photographies dans des caissons lumineux, d'une vidéo de paysage agité, de miroirs gravés et de néons évocateurs d'ennui, cette installation marquera un tournant dans la pratique d'Anne-Lise Voisin. À partir de là, elle s'inscrit dans un travail pluridisciplinaire mêlé d'objets du quotidien pour manifester l'expérience d'une histoire personnelle, qui, une fois passée entre ses mains, deviendra le miroir d'une histoire universelle capable de relire et redonner sens à ce que la société cherche peu à peu à faire disparaître.

C'est en 2020 qu'Anne-Lise Voisin s'éloigne du registre fictif pour s'engager dans une démarche davantage documentaire. L'annonce du cancer de son grand-père ajouté à la contraction de la maladie d'Alzheimer par sa grand-mère marque le début de son projet nommé Demain il fera toujours bleu. D'un soleil brûlant qui ne sera pas présage d'été. À cet instant, Anne-Lise Voisin engagera une nouvelle forme d'urgence dans son processus créatif : celle de capter la mémoire familiale avant que celle-ci ne disparaisse. Pour faire état de ces événements, elle capte les témoignages de ses grands-parents ainsi que les images de la ferme et des animaux qui la composent, illustrant de ce fait une ruralité en pleine évolution.

Pour ce faire, elle collecte et produit des objets emblématiques de ce contexte social et transpose une imagerie personnelle sur des objets à vocation décorative ou bien usuelle inspirés des intérieurs de cette fameuse ferme. Ainsi, on retrouve un miroir rétroéclairé, gravé à l'effigie du chien, une nappe en toile cirée imprimée des paysages de la ferme, une broderie au diamant présentant son frère en train de lui-même photographier la ferme, ou encore des tapettes à mouches sur lesquelles elle a contrecollé des portraits de vaches du troupeau familial. Autant d'objets détournés de leur fonction pour devenir les reliques précieuses d'une mémoire personnelle à laquelle chacun peut s'identifier et qui révèle une fascination, presque nostalgique, de l'artiste pour la « petite histoire » et la culture populaire.

Elle développera à nouveau ce procédé créatif en 2022 avec l'installation Après nous la fin du monde, résultat de deux semaines de résidence à la Maison d'autonomie La Baronnière, puis en 2023 avec l'installation The smell of the forest is the same everywhere réalisée lors d'une résidence à Bergen en Norvège, ou encore, Tout ça, ça a disparu, née dans le cadre du Parcours d'art contemporain Aparté #3 et qui a permis de conter l'histoire de Georges, un homme de 90 ans qui a toujours vécu à Montmartre depuis les années 1950.

Dans la continuité de son travail de recherche sur la ferme de ses grands-parents maternels, elle développe actuellement un nouveau projet afin de collecter la mémoire de ses grands-parents paternels par le biais des témoignages de son père et des ses oncles et tantes. À travers ce nouveau travail en collaboration avec sa cousine, elle invite le visiteur à une réflexion socioligique axée sur la construction et la représentation de la famille à travers les générations.

Bien qu'elle soit plus discrète qu'au début de sa pratique, la photographie joue toujours un role important dans son travail. En effet, ses installations sont le fruit d'un protocole de recherche proche du reportage et qui est richement documenté par la photographie. Ainsi, Anne-Lise Voisin va à la rencontre des territoires et de ses habitants, elle enregistre les récits individuels, dessine les environnements intimes ou pointe sur une carte des zones géographiques importantes pour son interlocuteur. Elle s'investit ensuite dans la recherche d'objets et de matières sur lesquels elle révèlera visuellement et avec la plus grande subtilité ces précieux témoignages recuillis. Ainsi, pour comprendre l'histoire d'un lieu et de ses habitants, Anne-Lise Voisin aime arpenter les magasins de seconde mains, chargés des histoires intimes des habitants du territoire qu'elle étudie. Animée d'un attachement pour les outils numériques, elle produit également des sons et des vidéos. Elle les révèle souvent par le biais de techniques artisanales comme la céramique, le tissage, la broderie, ou encore le tufting, soit sur des supports issus de la culture populaire soit sur des objets chinés. Elle convoque tout support qui lui permettraient de constituer une archive de ses rencontres et de ses recherches et de rendre compte d'une culture du goût en réaction à la normalisation des objets. Ainsi, porte-clés, linge de maison, emballages de sucres, broderies de perles, miroirs gravés, boîtes rétro-éclairées, etc. constituent peu à peu la collection d'un musée de petites histoires de notre société. À travers ses installations, Anne-Lise Voisin questionne le rapport que sa génération entretient avec le monde rural, le monde urbain, l'évolution des paysages et des métiers. Elle nous interroge avec poésie, humour et sensibilité, sur notre rapport au monde d'aujourd'hui et celui qui nous précède et nous encourage à pratique la transmission intergénérationnelle.

À l'ar[T]senal, Anne-Lise Voisin présente son installation Après nous la fin du monde, réalisée pendant sa résidence de recherche et création au sin de la résidence d'autonomie La Baroninière à Avoine. Prenant conscience du bouleversement lié à l'avènement de réacteurs nucléaires dans les années 1950 à 1980, l'artiste décide d'axer sa recherche sur la transition de ce territoire, initialement agricole, en zone industrielle. À l'occasion de cette résidence de quinze jours au contact des résidents, Anne-Lise Voisin a recueilli les témoignages de neuf d'entre eux et s'est fait l'écho des transformations du territoire du Véron ainsi que l'impact de celles-ci sur le quotidien des habitants.

Dans la coursive de l'ar[T]senal, l'installation Après nous la fin du monde propose au visiteur une immersion dans l'intimité du logement d'un résident. La cheminée, le fauteuil, le journal posé sur la table ainsi que la télévision allumée nous invitent à prendre le temps de nous attarder sur les détails de cet environnement aussi anonyme que familier.

À l'écran, une vidéo de 38 minutes composée de paysages d'Avoine et de témoignages et moments de vie quotidiens des résidents de la Baronnière. Puis, sur une porte de réfrigirateur détournée accrochée au mur, on découvre plusieurs cartes postales, une série d'autoportraits de l'artiste intitulée Tourisme nucléaire. Plusieurs dessins réalisés par l'artiste agrémentés de petites phrases comme : « J'ai le cerveau lent / Cerf-volant », collectées auprès des résidents, ponctuent l'installation. Sur une table de cuisine, un journal ouvert, proche de celui édité chaque semaine à la résidence, s'intitule Après nous la fin du monde et retrace plusieurs conversations et l'ambiance générale de la résidence. Sur une cheminée stylisée, une série de cadres recyclés exhibe des photographies de paysages énigmatiques. Puis, ses Cartographies Sédentaires, neuf serviettes de tables, flottent au mur. Ces étoffes quotidiennes, présentent les emplacements des différents domiciles occupés par les résidents tout au long de leur vie. Elles témoignent d'une population sédentaire qui a, de ce fait, assisté aux transformations de ce territoire.

L'artiste, partant de l'expérience individuelle, réunit les histoires et les individus autour d'une thématique commune et, par extension, donne à lire une histoire collective. Presque documentaire et pourtant chargée d'émotion, cette installation dont la forme familière évoque les intérieurs de nos grands-parents, développe en réalité un propos social et écologique engagé. Elle suggère d'un côté les crises écologiques et énergétiques que nous traversons ainsi que l'incertitude face à l'avenir qui inquière nos générations et qui, comme le dit si bien ce cher Monsieur Taffoneau « Après nous la fin du monde », manifese la pensée des aînés qui semblent avoir déjà perdu tout espoir.

© SAIF